Publié en 2007, Le manifeste pour une littérature-monde se voulait une redéfinition aussi bien du champ littéraire francophone que du champ littéraire français. À l’origine, des écrivains de tous horizons, mais majoritairement « francophones », entendaient échapper à la fois au carcan littéraire français et parisien, ressenti comme exclusif et dominant, et à la sphère littéraire francophone qui semblait datée, marginale et entachée de présupposés liés à la décolonisation. Ils cherchaient à se défaire de ces deux aliénations et renverser les valeurs qui octroyaient, pensaient-ils, une prééminence à la « littérature française » aux dépends de la littérature dite francophone, pourtant plus vivace et plus riche selon eux, mais marginalisée par des institutions littéraires parisiennes en raison d’une mauvaise formulation, sorte de faute originelle et qu’il fallait donc expier en la rebaptisant. Pour se démarquer d’une quelconque origine géographique ou nationale, le manifeste a regroupé aussi bien des écrivains nés à l’étranger qu’en France dont la particularité était de dire ou de décrire le monde au travers de la langue française.
Par sa volonté donc de s’affranchir à tout prix de la marge et du centre, Le manifeste pour une littérature-monde n’a fait que renforcer les antagonismes, susciter la critique. D’une part, les tenants de la francophonie y ont vu une attaque frontale, une remise en question, voire une accusation qui leur semblait infondée et particulièrement injuste ; d’autre part, les sceptiques et les malveillants, une entreprise publicitaire ne servant qu’à revivifier l’ancienne littérature francophone puisque les écrivains associés à l’année de la francophonie en 2006 se retrouvaient être les principaux signataires du manifeste. De jeunes auteurs nés en France, quant à eux, ont pu se sentir exclus par le manifeste. Il leur semblait bien dire le monde à travers leurs écrits, sans aucun à priori, ni depuis aucune position de pouvoir.
Bien entendu, il ne faudrait surtout pas être naïf, et envers personne d’ailleurs. Dans la tradition littéraire française, un manifeste est une arme de guerre. Elle vise à déstabiliser ou à anéantir un adversaire. De cette manière, les surréalistes ont enterré une grande partie de la littérature du début du XXème siècle, au point que l’on n’ose à peine parler d’Anatole France aujourd’hui. Pour les signataires du manifeste pour une littérature-monde, hormis la référence au célèbre manifeste, l’adversaire semble insaisissable, flou. Il est à la fois au centre – « parisien » si l’on veut –, et à la périphérie « francophone », dotée, elle aussi, de ses instances de légitimation. Mais il n’en demeure pas moins un unique adversaire qui nous semble évident. Le monde, le sujet, le sens, l’histoire, en somme le « référent », auront été mis entre parenthèses ou en question par une génération de maîtres penseurs et d’écrivains pendant des décennies. Pour marquer une différence idéologique, le manifeste accueille une « jeune génération, débarrassée de l’ère du soupçon ». Or, le manifeste pour une littérature-monde prend sa distance avec la génération la plus exigeante en ce qui concerne la forme et ses possibilités. Pourquoi et dans quel but ?
À qui s’adresse donc le manifeste pour une littérature-monde ? À un public essentiellement universitaire ? Aux instances de légitimation parisiennes (jurys littéraires, académies, presse, éditeurs) ? Ou au grand public sommé de ne plus faire de différence et de « révolutionner » ses habitudes de consommation culturelle en privilégiant les écrivains du monde entier pour paraphraser une célèbre collection de l’éditeur chez qui le manifeste a été publié ? Peut-être aux trois catégories à la fois, un peu à la fortune du pot, ajouteront les plus moqueurs ou les plus cyniques.
Le propos du manifeste était-il de créer un état d’esprit proche de celui de la littérature du monde anglophone dont les écrivains ont connu une renommée mondiale qu’ils soient originaires du centre ou de la périphérie ? Le manifeste plaide pour « la formation d’une constellation (…), où la langue libérée de son pacte exclusif avec la nation, libre désormais de tout pouvoir autre que ceux de la poésie et de l’imaginaire, n’aura pour frontières que celles de l’esprit ». C’est un programme idéal pour un monde idéal où l’esprit règnerait et entrerait dans la logique de la globalisation. Une pléiade de grands hommes – de génies aurait dit plus simplement Goethe –, débarrassés de toute contingence, voyageant aussi vite que leurs œuvres. Or le monde, plus contrasté, ne se contente pas de déclarations idéales, et la langue est à la fois assujettie aux nations et dépend de leur rayonnement effectif ou relatif, comme elle dépend aussi des hommes qui la véhiculent ou en usent pour exercer leur puissance. Qui peut de nos jours prétendre traverser les frontières à sa guise? Malgré la logique de la globalisation, le monde est un monde de nations, de frontières, d’entraves. Où pouvons nous situer une ‘littérature-monde’ dans cette réalité ? Autant de questions qui méritent d’être soulevées.
Publié dans Non classé | Tagué goethe, jean rouaud, littérature, littérature-monde, manifeste, monde, Salim Bachi | Laisser un Commentaire »
Pour ne pas déroger à la règle, Amours et aventures de Sindbad le Marin, roman publié chez Gallimard en septembre 2010, a été un interdit à la vente en Algérie, censure qui ne dit pas son nom, mais qui a le mérite, elle, d’être particulièrement efficace puisqu’elle prive les lecteurs algériens de tout accès à mes romans. Depuis Le Chien d’Ulysse, publié en janvier 2001, toujours chez Gallimard, mes livres ont systématiquement été interdits à l’importation en Algérie. Officiellement, il n’y a aucune censure exercée à mon endroit. J’ai d’ailleurs été, officieusement cette fois, invité à participer à la dernière édition du SILA (Salon International du Livre d’Alger), en l’absence de mes oeuvres… Invitation que j’ai déclinée, bien entendu. Comme je trouve particulièrement injuste de priver les lecteurs algériens de ce qui dérange l’ Etat algérien dans mes romans, j’ai décidé, sur ce blog, de publier les extraits de mes livres qui froissent mes chers censeurs qui se cachent derrière un voile de “pudeur” commercial.
Commençons par Amours et aventures de Sindbad le Marin:
“Après mon épisode libyen, j’étais revenu à Carthago où le pied à peine posé sur le sol, j’avais été jeté en prison, mis au pain sec et à l’eau.
Que me reprochait-on ?
D’avoir empoisonné le président à vie de Carthago, Chafouin Ier. un couscous ingurgité un soir en compagnie de militaires d’un clan rival fut, selon des sources bien informées, la cause de ce drame, imputé – à tort – à ma personne.
Lorsque Chafouin Ier, président à vie, eut avalé son dernier pois-chiche, il entra dans d’horrifiques spasmes et douleurs dignes des enfers puis régurgita le couscous, les boulettes de viande, les légumes divers et avariés et aussi une partie de son estomac. Devant l’avalanche viscérale, couvert de sang et de vomi, on le poussa dans un jet privé qui le transporta en France, au Val de Grâce, dans la gueule du loup en quelque sorte si l’on songe que Chafouin Ier s’emportait la veille encore contre l’ancienne puissance coloniale et demandait aux instances internationales de sanctionner la vieille putain de France qui avait autant torturé d’Algériens que l’Algérie indépendante et populaire ce que ne supportait pas Chafouin Ier, roi des Belges d’Afrique du Nord.”
Extrait d’Amours et aventures de Sindbad le Marin, gallimard, 2010.
Publié dans Non classé | Tagué algérie, amours et aventures de sindbad le marin, Bouteflika, censure, chafouin Ier, salim bachi censure, SILA | 5 Commentaires »
Nous marchons dans le vieux Tripoli sous le soleil. Il paraît que le pays s’entrouvre. Sur le mur de la citadelle, un panneau annonce en arabe : « nous sommes heureux de vivre à l’ère du guide suprême ». Le Cyclope a encore de beaux jours devant lui. Robinson me quitte. Il s’en va entre les ruelles de Tripoli. Je le perds de vue près d’une échoppe où travaille un dinandier. Charme certain de la ville, un peu comme dans une bande dessinée de Corto Maltese. La lumière est douce, comme une vieille connaissance, et bleue, comme une orange. Je m’arrête près d’un minaret ancien, du dixième siècle. On dirait un phare. Il est percé de meurtrières où s’écoule le chant du Muezzin. C’est l’heure de la prière, je crois. J’entre dans la mosquée, m’agenouille sur la tapis. Mon âme est vide et mes mots sont insensés. Ils s’écument dans le clair-obscur en chant sauvage. Je dévore ma douleur et mes larmes. Je les bois. Elles sont amères, je les vomis, là, sur le tapis, dans le nocturne de l’âme. Je vomis ce monde comme un marin après une mauvaise cuite.
Amours et Aventures de Sindbad le Marin, Salim Bachi, éditions Gallimard, septembre 2010.
Publié dans Actualité, Histoire, Littérature, Livres | Tagué amours et aventures de sindbad le marin, bachi, Libye, salim, Salim Bachi, Tripoli | 2 Commentaires »
Acropolis
Descendent de tes flancs
Les ailes blanches
De la nostalgie
Combien de pas se perdent
Dans les brumes enflammées
De la nuit aux lucioles
Le soleil au loin s’entoile
Comme aux jours de
L’antique vigueur
Il ne faut pas oublier les cendres
Et les pas de la jeune femme aux lourdes
Jambes qui dévalent tes vertes collines
N’oublie pas le vin ancien que tu
Buvais à même
La bouche sanglante
Comme dans ces hôpitaux que tu hantais
Tes cheveux blancs comme les palmes
Et les rives
S’envolent dans l’air marin de Naoussa
O Jeunesse O solitude
Ne cherche pas à retenir la vie qui
S’écoule dans le cathéter de tes nuits
Acropolis
Rêve des nations et de leur fin
Tu as parcouru des milliers
De kilomètres
Mais de cela ta mémoire ne garde trace
À la fin ne demeurent
Que les maisons anciennes blanches
Sous le soleil des maternités
Ou dans le sang qui filtre des murs
Rome ainsi se remémore à toi
Objet lointain
Que les collines masquent
À l’ombre des coupoles enflammées
Où vacillent des grappes de glycines
O nuit sans sommeil et sans rêves
Que tremblent à l’infini les oscillations
Musicales et les fers
Rougis
Sous la lumière du Vatican
On se souvient des grenades portées
Par des vierges nues
Et des enfants au bec d’oiseau
Plus redoutables que les orfraies divines
Sur lesquelles se penchent les savants
Enturbannés
L’imam du dernier jour
Appelle à la prière du dernier soir
Pendant que les rives s’entrechoquent dans les
Débords et les remontrances des vieilles carnes
Acropolis
Sur tes flancs descendent les bergers
Philosophes dont la mémoire
S’enténèbre
Pour dire la solitude de l’homme
On te demande de prendre le bateau
Pour te lancer sur la mer
Et tu refuses d’avaler l’écume noire
Promise par le poète
Qui hantes les catacombes de ta
Cité radieuse
Ne cherche plus à vivre
La folie est une porte ouverte sur
La nuit des âmes
Tu te souviens de Jérusalem
Et de la Mecque
Cités toutes deux emplies de
Chants et de douleurs où coulent
Des rivières d’entre ses cuisses
Dénudées et offertes en Holocauste
A Carthago
Et tu te diriges droit et fier
Entre les golfes et les Syrtes
Sur les routes caravanières
Comme un pèlerin sur son chemin
De Damas
Palmyre s’éveille
Rose comme tes lèvres enluminées
Et douces et odorantes
Pleines de vigueur et de songes
Clitoridiens
Viens vers moi tendue comme une voile
Où gonflent tes seins de cariatide
Et les nèfles et les cerises gorgées de miel
On ne vit que pour l’aventure
Ce soir
Nulle illusion n’accompagne le
Voyageur
Perdu entre tes bras comme
Des compas
Et tes jambes
Ulysse
Les arpente en sage architecte
Acropolis
La nuit t’enflamme comme un geyser
Et tes moutons descendent
Sur les rives du souvenir
Ulysse
Ithaque te fait signe dans le soir
Au moment de l’insomnie
J’ai allumé ma dernière cigarette
La tête endolorie sur ton sein
Ma main contre ton ventre
Palpite comme une voile noire
Qui se hisse
Et gonfle dans le vent sur les crêtes
Redoutable et ivre
Tu n’es plus rien qu’un chant nocturne
Une rengaine sur le point
De mourir
Acropolis
Publié dans Poésie | Laisser un Commentaire »
I
La géographie parisienne est intime. Et si le cœur d’une ville change plus vite que l’âme d’un homme alors la mienne, inchangée, épouse celle de Paris. Je ne suis pourtant pas né à Paris. Je me sens comme l’homme adopté, en lisière de la cité, et qui se complaît dans cette marginalité. On ne peut pas être familier d’une ville comme on l’est d’une personne ; et je voyage pour me garder d’une telle tentation.
Paris n’est pas une géographie, c’est au mieux une estimation. Un espace mental qui se déploie dans le temps et l’espace. On pourrait dire la même chose de Rome, mais cette dernière « exhibe le cadavre de sa grand-mère » selon la formule de Joyce. Rien de tel avec Paris. Il faut plonger dans ses catacombes pour en cartographier les restes. Pour ma part, je n’ai jamais mis les pieds dans ses arènes. On dira ce que l’on voudra, mais Paris est une ville au présent qui se déploie dans le passé. Un passé plus aisément arpenté dans les romans de Balzac ou d’Hugo que dans ses lignes de métro comme le souhaiterait un livre à la mode.
Le métro parisien, cette conquête des profondeurs, explore le monde et délaisse l’intime. Wagram ou Bir Hakeim ne sont pas des histoires de Paris, ce sont les échos du monde qui grognent dans le ventre de la cité. D’ailleurs le livre en question se déploie en surface tant il peine à explorer l’univers que le profane réduit toujours à un plan. D’un métro à l’autre, je suis l’arpenteur des convulsions du temps, pensera le touriste en déambulation dans les couloirs de cet appareil digestif qui tente d’être à la fois une géographie, un livre d’histoire et un bottin mondain.
II
À ma connaissance, il n’existe pas de station Balzac. Oubli révélateur quand tant d’illustres inconnus parsèment la toile. On se demande si le grand écrivain, qui inscrivit Paris dans l’imaginaire de l’humanité, comme ces architectes les Pyramides pour la contemplation des siècles, n’avait pas désiré effacer son nom des pierres anciennes qui portent sa marque inaltérable. On oublie un peu trop vite que Paris est une fiction avant d’être une géographie. Voilà, je me répète, Hugo, qui a sa station, Balzac et Eugène Sue, qui n’ont rien, sont les véritables maîtres d’œuvre de ce monde que nous arpentons tous les jours. Sans eux, la Ville lumière n’existerait pas dans l’état de conservation que nous lui connaissons. On aurait sans doute rasé Notre-Dame pour en faire un parking. La Sainte-Chapelle n’aurait pas résisté aux appétits d’un professeur de lettres devenu président. Paris a bien été éventré par ce contempteur de Zola.
Je n’aime pas le métro, il est trop imparfait. À trop vouloir s’étendre sur tout, il se conduit mal. Et il en porte en lui tous les malheurs du monde.
III
J’ai raté la première rame. Me suis donc assis. D’autres voyageurs attendent. Aucun ne ressemble à son voisin. Le métro est le seul endroit où vous pouvez être sûr de voir tout ce que compte l’humanité. Un vieux noir parcourt la station. Il porte un manteau élimé et observe méticuleusement les structures en acier qui soutiennent la station et la portent dans les airs.
Le soleil explose sur les vitraux, se coule entre les poutres métalliques et vient rebondir sur les rails où un jeune garçon tente un numéro d’acrobate. Un voyageur l’interpelle. Il remonte sur le quai, fier de son exploit. Le vieux noir parcourt toujours la station en regardant le mariage de l’acier et du métal, de la force et de la permanence. Je m’extasie devant ce chef-d’œuvre d’ingéniosité. Le vieux noir doit penser la même chose. C’est certain.
Un jeune homme vient s’asseoir à mes côtés. J’ai la vague impression de l’avoir déjà vu. Il me ressemble. Comme un frère.
Le Livre des stations. Le grand Livre des stations.
Qui parle ? Moi ou lui ?
La voix poursuit, seule dans le jour éclatant. À chaque station son histoire, à chaque station ses espaces. Espèces infinies. Voyager dans le temps, chevaucher le long des steppes russes, plonger dans les forêts équatoriales, livrer bataille à Austerlitz, allez de Rome à Bicêtre sur les pas de Rainer Maria Rilke. Quel formidable traité d’histoire ferait un plan de métro soigneusement étudié.
Il poursuit.
Le vieux noir est comptable et arpenteur. Il mesure en quantité indéfinie la sueur, le sang et les morts qui ont présidé à l’élaboration du Livre des stations.
Comprends-tu ?
Non.
C’est pourtant bien simple. Ce qui t’extasie tant est le fruit de l’esclavage, de l’asservissement des autres peuples. Leurs richesses ont été transférées et transmuées en acier. Leurs alchimistes sont les plus célèbres et les plus doctes. Maintenant, ils nous font payer le billet de notre ancien état d’esclaves. C’est pourquoi le vieux arpente le quai.
Je comprends.
La nouvelle rame arrive. Elle s’arrête. Flux des voyageurs en direction des portes métalliques. Le train s’ébranle comme un vieux cheval.
Lente et certaine transformation des paysages urbains, le bleu se mêle au gris, les crêtes des toits commencent à danser, à danser autour du Livre des stations.
IV
Paris : lieux d’écritures, lieux de passage.
Je débarquais à Paris : j’étais jeune, naïf, mais je ne pensais plus qu’il fallait vivre intensément pour écrire. J’avais vécu autant qu’il est possible pour mon âge. J’avais traversé une guerre, spectateur de la sauvagerie des hommes, aimé à la folie comme ces héros de la geste des Arabes, Qays et Layla. J’avais brûlé mes dernières illusions comme on incendie de vieilles photos jaunies au soleil de la mémoire : j’étais en exil sur la terre. Je ne composais plus de poésie. Mais j’écrivais toujours dans une chambre, cette fois boulevard du Montparnasse, à quelques mètres de la rue Notre-Dame-des-Champs où se promenait Rainer Maria Rilke. À deux pas de la rue Campagne première où Aragon rejoignait Elsa dans ce petit hôtel dont j’ai oublié le nom.
J’y passais un an à écrire des nouvelles, à lire, à m’ennuyer. Je rentrai en Algérie.
Je me retrouvai dans ma chambre, devant une vieille Olivetti. Je tournai en rond comme un lion édenté. Une mouche dans une pièce close. Je me cognais contre les vitres et j’apercevais, au loin, le ciel bleu, là-bas, si loin, si proche. Les nuages qui passent. Là-bas… Les merveilleux nuages !
Je revins à Paris. Cité Universitaire, rue Dareau. Neuf mètres carrés. Une cellule. En un mois, j’y écrivis la première version du Chien d’Ulysse. Le mois suivant, je déménageai boulevard Jourdan. La chambre faisait à présent quinze mètre carrés. J’y rédigeais les cinq ou six versions successives du même livre pendant deux longues années.
Je quittai la cité U et m’installai rue des Rigoles, dans le vingtième. Un petit studio où j’apportai les dernières touches à mon manuscrit. Je l’envoyai à plusieurs éditeurs et il plut à l’un d’entre eux.
Je déménageai près du canal Saint-Martin. Toujours dans ma chambre, quelle manie ! J’écrivis trois autres livres. J’avais épuisé le lieu et les êtres qui m’habitaient, il me fallait partir à nouveau.
Je voyageai. Comme Frédéric Moreau.
Je m’en allais à Rome, viale Trinità dei Monti, sur le Pincio. Une chambre immense, avec mezzanine, cuisine et salle de bains. L’horreur pour un écrivain. J’y écrivais peu ou pas. Aujourd’hui, en Irlande, je vous écris pour vous dire encore une fois que la ville lumière traverse le temps et marque les jeunes hommes qui y débarquent pour rêver aux merveilleux nuages.
V
Paris, une fête introuvable.
Tout le monde a lu ou lira Paris est une fête d’Hemingway. Alors pourquoi en parler? Je ne sais pas : l’envie de partager un grand plaisir de lecture. Certains livres sont inépuisables tant ils recèlent de poésie et de tristesse.
Au lendemain de la première guerre, un jeune homme pouvait croiser à Paris tout ce qui comptait comme artistes : Picasso, Stein, Pascin, Pound, etc. Et surtout, aussi étrange que cela paraisse à présent en ces temps de méfiance et d’enfermement, il était admis en leur compagnie pour peu qu’il s’intéressât à l’art. On pouvait écrire et se loger pour rien en acceptant de sauter un ou deux repas dans la semaine. Rue de l’Odéon, Sylvia Beach et Adrienne Monnier vous prêtaient leurs livres et vous permettaient de rencontrer Joyce qui s’aveuglait en écrivant Finnegans Wake.
À lire Hemingway, il vous prend comme des morpions à l’âme. Paris semble une fête lointaine à présent, une planète dont une ne perçoit plus qu’un halo diffus. Faut-il y voir la mort annoncée de Paris ? Je ne parle pas de la ville physique, morne en dépit de ses splendeurs architecturales. Il n’est pas question ici de l’être matériel, mais de la dimension spirituelle d’une cité entendue comme un songe porté par des générations d’artistes.
VI
Paris est un songe. Comme la vie. Il ne faut pas l’oublier. Un rêve de romancier qui se délite chaque jour avec la mort des espérances. De nos jours, on ne vit plus à Paris, on n’y survit même plus. Un artiste ira à Berlin où il pourra se loger, se nourrir décemment et barbouiller à son aise dans de grands studios froids. Paris est maintenant une ville orgueilleuse, riche, pleine de morgue. Jamais elle n’a été tant menacée, figée dans son passé comme Venise où, pourtant, il me semble que le rêve ne se laisse pas capturer. Le Paris des artistes est une chimère à présent. De bons bourgeois et leurs familles ont investi les lieux où se réfugiaient des crève-la-faim lumineux.
À Montmartre, les ateliers ont été transformés en appartements pour des bourgeois illettrés. On ne lit plus, on n’aime rien, on achète des biens que l’on croit posséder et qui vous possèdent. On boit, on danse, mais le cœur n’y est plus. La vie parisienne ? un titre de magazine érotique, agrémenté de photographies en noir et blanc – des dames déshabillées et vaporeuses – que l’on laisse glisser dans le caniveau sans trop y penser. Cette imagerie d’Épinal captive les touristes américains, italiens et allemands. Le Paris enchanté de l’entre-deux guerres, ou du début du siècle surtout. Le Moulin Rouge, le Moulin de la Galette.
Je regarde, ébahi, les affiches de Lautrec. La Goulue meurt dans le caniveau. Syphilitique, elle perd ses dents et ses cheveux. Paris traité au mercure n’est plus que l’ombre d’une splendeur passée. Misère d’une courtisane que l’on visite encore mais qui ne fait plus bander.
VII
On a chassé la sorcière de Montmartre, vendu le passage entre l’avenue Junot et la rue Lepic où ce vieux rocher, en forme d’arbre foudroyé, marquait le territoire enchanté d’un village où les âmes des peintres s’accrochaient aux branches comme de petits papillons blancs. Nous avons chassé les pauvres pour faire place aux riches. À présent, ils sont entre eux, et hors-la-loi, personne n’ira le leur reprocher. Le peuple aux Barrières. On privatise la ville, on en fait un Disneyland où il faut glisser une pièce pour éclairer les lampions, lancer une musique idiote, tourner un manège d’acier où grincent les souvenirs anciens par un matin jaune citron.
On en veut plus se souvenir de Céline qui hante la rue Lepic dans une maison devenue boutique de bimbeloterie pour touristes. L’atelier de Picasso, place Ravignan, abrite les amours tarifées d’une comptable et d’un producteur. La clinique du docteur Blanche ouvre à nouveau ses portes. On y soigne les aphasiques d’aujourd’hui. Ils n’ont pas le génie de Nerval. Ils reflètent à merveille le néant contemporain. Pour exprimer la vie, il faut la tenir un peu en laisse, faire ce pas de côté nécessaire à l’art. On ne peut plus rien lorsqu’on patauge dedans.
VIII
On demande à Cocteau ce qu’il emporterait si sa maison brûlait, il répond : « Le feu ! »
Quittez Paris et n’oubliez pas le feu !
IX
Algérien, j’étais destiné à renaître ici. Je l’ai regretté parfois en longeant le bord de ce fleuve où furent jetés en un sac en Seine quatre cents compatriotes qui défilaient pour l’Indépendance. À présent, je l’accepte puisque la joie vient toujours après la peine. Ni Londres ni New-York, plus exotiques, ne m’aimantent comme Paris qui est pour moi une patrie immatérielle, une nation où surnagent des spectres concoctés dans la marmite de l’Histoire. Je me suis toujours senti étranger ici, mais chez moi. Ou chez moi à l’étranger. Je n’attends plus rien de cette ville qui ne m’a jamais rien donné. Le « À nous deux maintenant ! » de Rastignac, ne l’oublions pas, est lancé du Père-Lachaise. Balzac est un ironiste aussi puissant que Flaubert. La mise en garde est claire : les cimetières parisiens sont la seule conquête des ambitieux. Les grandes villes sont des nations qui engloutissent les hommes et les femmes. L’espèce ne survit qu’en gravant son nom au fronton des palais de la connaissance ou de l’Art.
Pour le créateur de la Comédie humaine, un Pierre Leroux est une plante plus importante que le Chardon des Illusions perdues, ce poète à heures perdues, gigolo mondain, soldat récalcitrant et marionnette de Vautrin. Bien entendu, on a oublié Pierre Leroux et le temps a rendu justice à Lucien de Rubempré. Encore un paradoxe littéraire : l’œuvre se joue de son créateur. Notre ambition est condamnée par avance à moins de se nommer Napoléon. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les actualités : un président d’opérette agite les médias dans tous les sens et pousse la chansonnette au point de l’épouser. Il peine à exister, il n’en restera rien. À nous deux, néant !
Frédéric Moreau est encore plus faible dans un Paris qui l’écrase de toute sa force d’ombre. Flaubert, souvent, peint la cité de nuit. Menaçante, obscure, elle ajoute de la noirceur à la confusion de l’époque. On prépare le grand massacre qui verra les illusions des uns et des autres mourir avec les fusillés de 1848. Alors, Paris dans tout cela ? Un décor tragique, indifférent, où, après la répression et la sauvagerie, se mettent en place les éléments dansants d’une opérette. C’est chez la « Turque » que l’on se tricote ses plus beaux souvenirs, nous confie Flaubert. On tiendra ainsi, en dépit de la Commune, de Verdun, jusqu’au à la fin de la seconde guerre mondiale. Et puis, rideau. Le voyage au bout de Paris, c’est vraiment terminé, on n’en peut plus, on n’en reparlera plus jamais.
X
La tour Eiffel, cette aimable bergère, regarde son troupeau du haut de sa solitude. Le siècle s’avance à peine, il émerge des brumes du XIXème et annonce, triomphal, les temps modernes. Celle qui devait un jour disparaître, déconstruite, s’enveloppe de mystère. La poésie lui confère une dignité. Des quatre coins du monde accourent ses adorateurs, ces émigrants en quête d’Argentine qui s’amassent dans la gare Saint-Lazare comme des lépreux. On marche dans les rues neuves, on s’accorde au zinc crasseux d’un bistrot, mais l’amour est là. On figera Paris à ce moment précis de son histoire. Et d’ailleurs, les touristes, pour une fois, ne s’y trompent pas : ils vont tous à Montmartre sur les traces de Picasso, Modigliani et Van Dongen avant de finir au Sacré-Cœur, délaissant Saint-Pierre, église sombre et intime, lieu vivant et battant, encore gorgé du sang de la passion.
L’image est prise, on ne l’effacera plus. Amélie Poulain la propagera encore. La fortune de ce film idiot n’est pas innocente. Dans l’imaginaire mondial, c’est le Paris 1900 qui s’impose, encore et pour toujours, avec le Sacré-Cœur en pendentif comme ces icônes que l’on vend dans les rues de Naples pour conjurer le mauvais sort. Avouons-le, les touristes ont raison pour une fois. La défaite de 70 est presque oubliée, la Grande guerre est encore lointaine, la grippe espagnole reste à inventer, et les demoiselles sont en Avignon : Paris ne brillera plus jamais de la même intensité. Picasso soulève pourtant le jupon du songe et dévoile la sanie et la maladie qui rongent la Beauté. À l’époque, personne ne veut voir la monstruosité ; elle se dérobe encore au point qu’un romancier, fils spirituel d’Amélie Poulain, y voit une imposture. On l’acclame, on le fête, on lui ouvre les portes de l’Académie. Pendant ce temps, les demoiselles dansent à New-York.
XI
On me dit, il n’y a peu, que l’Égypte dispose de l’éclairage public le plus éclatant du monde ; à Paris, celui-ci se raréfie, et les derniers lampions s’éteignent.
Salim Bachi, Nrf, mai 2011.
Publié dans Essais, Littérature, Livres | Tagué Balzac, Ernest Hemingway, Flaubert, Hugo, James Joyce, nrf, Paris, Salim Bachi, Sylvia Beach | 1 commentaire »
Point de vue de Lamine Ammar-Khodja, jeune cinéaste d’Alger et d’ailleurs
À vingt huit ans, je peux dire avec lucidité que je ne suis ni plus intelligent ni plus con qu’un autre, voilà pourquoi je vais dire des choses que les gens intelligents savent déjà et que les imbéciles ne sauront jamais.
J’HABITE CE BEAU TERRITOIRE
Pour commencer, il n’y a pas de cinéma algérien. Comme il n’y a pas de cinéma français ou brésilien. Il y a le cinéma. Point.
Quand je regardais les films de Pasolini sur mon petit écran
(grande parenthèse) c’est probablement un truc de ma génération, mais pas uniquement… Je me suis mis à regarder maladivement tout ce qui me tombait sous les yeux durant mes années d’études, dans une chambre universitaire, à Paris… Je vivais alors avec 400 euros par mois… Autant dire juste de quoi payer la chambre, manger et boire un verre de temps en temps… Je ne suis devenu un assidu des salles obscures que par la générosité d’un groupe d’amis bienveillants qui m’a offert un passe pour la Cinémathèque… Et si aujourd’hui je veux faire des films, c’est probablement par leur faute !
Bref, les films de Pasolini sur mon petit écran me faisaient un effet étrange : Pasolini aurait pu être Algérien. J’ai mis du temps à comprendre que je plaquais mon référentiel de pensée, mon vécu (de plus j’étais en terre étrangère, ce qui n’a fait que grandir ma confusion), sur ce que racontait ce cinéaste italien. Voilà comment dans un 12m2, Pasolini devenait Algérien malgré lui. De même, je crois que lorsqu’on projette un film de Welles au Japon, Welles devient Japonais, et on peut continuer : Teguia Italien, Ozu Iranien, etc. Ce qui prouve bien que le cinéma est d’abord une histoire de voyage. Et son territoire, l’imaginaire, un vaste espace riche en relief. Pourtant, il suffit d’y planter un drapeau pour que ce territoire devienne aussi plat que la Belgique, soit un espace quasiment sans intérêt (que mes amis Belges m’excusent cette image…je n’ai pas d’amis Belges…)
Si le cinéaste est un voyageur et l’imaginaire un espace à explorer, alors pourquoi lui poser une limite, voire une frontière (…) ?
LA RABBIA OU LA PROSTITUTION
On pourrait aussi se demander pourquoi écrire des choses que les gens intelligents savent déjà ?
Passé : dans les années 70’s, l’Algérie (alors jeune tulipe tiers-mondiste) a formé des “cinéastes officiels” qui ont donné des films imbuvables pour des yeux qui aiment le cinéma et sa complexité. Deux cinéastes ont tenté de sortir de ce carcan (Zinet, Beloufa) pour pondre un Ovni chacun avant d’être remerciés (l’un est devenu aliéné, l’autre s’est exilé physiquement et mentalement). Je ne parle pas de Merzak Allouache, car au vu de ce qu’il a fait depuis Omar Gatlato, on peut penser que ce film est une erreur de parcours…
Présent : je constate qu’il y a toute une génération de jeunes cinéastes prêts à porter l’étendard national pour faire des films algériens, comme ils disent. Naturellement, ils ne sont pas jeunes. Être jeune, c’est d’abord remettre en cause le legs des anciens. Mais comment remettre en cause un legs qu’ils ne connaissent pas ? Ce sont ces mêmes cinéastes étendards qui sans avoir vu les films de leurs pères, en rentrant chez eux, se ruent sur les films de Truffaut, Pialat ou Kubrick…
La vérité (et ils le savent très bien ces petits malins), c’est que lever le drapeau revient à secouer la machine-à-sous côté Ministère de la culture. C’est ce qu’on appelle le plus vieux métier du monde. C’est aussi ce qui divise la nouvelle génération de cinéastes en deux parties : les nouveaux cinéastes officiels, ceux qui touchent la thune de l’État. Et les indépendants, ceux qui galèrent.
Pour ma part, je crois que le deuxième groupe est beaucoup plus intéressant pour plusieurs raisons : d’abord parce qu’il n’hésite pas à couper le cordon ombilical sans ménagement (ce geste si vital dans une société patriarcale où le père écrase toute arrogance du petit), ensuite le manque de moyens oblige à chercher des systèmes D pour effectuer un tournage. Cette recherche est synonyme d’inventivité et donc d’originalité. Voici une de mes citations favorites : si tu trouves c’est que tu n’as pas bien cherché.
Pour embrayer sur la faim et ses moyens, le fait que l’argent ne soit distribué que d’un seul côté, celui de la prostitution, crée un sentiment d’injustice chez les galériens qu’on peut appeler la rabbia. Cette rage, je le dis par conviction, est saine pour la création. Elle malmène l’égo du cinéaste et la seule chose qui peut le rassasier de cette injustice est de montrer qu’il a quelque chose dans le ventre. Pour ça, il faut d’abord lutter contre tout ressentiment. Le meilleur discours, la meilleure réponse à la crétinerie et à la suffisance, c’est le talent. Concentrons-nous donc sur notre travail. Point.
LA FAIM
Tourner sans thune ne date pas d’aujourd’hui. La jetée de Chris Marker a été tourné avec un simple appareil photo et une caméra empruntée pour quelques heures. Barravento, premier film de Glauber Rocha (lui qui disait : “une idée en tête, une caméra à la main”) a couté 9000 dollars, autant dire juste de quoi payer la pellicule. Nanni Moretti a tourné son premier long métrage en Super 8 (le format amateur de l’époque). Plus récemment, Avi Mograbi a accouché de Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel, son premier long métrage avec une petite caméra DV. Je n’oublie pas Pedro Costa, Rabah Ameur-Zaïmeche, ni même Denis Gheerbrant qui vient de terminer La République Marseille, monument vivant de 7 films sur la ville en question. Et que dire de Wang Bing et Zaho Lang (à eux seuls, c’est deux là sont entrain de porter la Chine à bout de documentaires, tournés par la force de la volonté). Plus proche de nous, Tariq Teguia (indéniablement notre cinéaste – pas que le nôtre d’ailleurs -, le plus important aujourd’hui) qui a mis sept ans à faire son premier film (après écriture du scénario et recherche d’un producteur) et a tourné Roma wala n’touma (Rome plutôt que vous) avec une petite caméra DV empruntée au Centre Culturel Français. J’ai vu l’objet en question, et ça ressemble plus à un jouet qu’à une caméra. Il a cependant compris une chose essentielle concernant la production indépendante : il est plus facile d’avoir de l’argent avec des images déjà en boîte. En ce sens, il nous a montré un chemin à explorer. Je dis un chemin car il y a autant de méthodes que de cinéastes. Le plus important est que les films existent. Et le manque de moyen est tout sauf un prétexte. Rappelons-nous que la Nouvelle Vague n’est rien d’autre qu’une bande de cinéastes qui a fait des films pas chers. Avant d’en faire, ils avaient quasiment pris le maquis culturel (par les Cahiers) pour descendre le cinéma de leurs pères. Encore une autre méthode. De tout temps, les cinéastes les plus intéressants ce sont démerdés pour accoucher de leurs bébés contre vents et marais. Le cinéma officiel n’a jamais créé de tournant, il a prolongé l’existant. Le cinéma est né de la contrainte, son histoire le prouve.
BILLY
Je dis ça alors que je viens seulement de voir Pat Garett et Billy the Kid de Sam Pekinpah. Je note que Pat se range du côté de la loi (il devient shérif) car il est vieux et il joue la carte de l’assurance. Rongé par la peur, il va aller jusqu’à traquer son ancien camarade hors-la-loi : Billy, dit le Kid. Billy, lui est jeune et ne veut pas mourir de l’intérieur. Il a la vie devant lui et continue à traîner avec ses vieux amis, des Mexicains. Pour lui, pas question de devenir un gringo. À la fin, tout le monde connaît l’histoire, Pat Garett tue Billy the Kid, mais en faisant ça il tire sur sa propre image. Pat Garett et Billy the Kid faisaient partie du même bateau. Chacun a suivi sa route. Non, il ne s’agit pas de morale mais d’éthique.
Jeune cinéaste né à Alger en 1983, Lamine Ammar-Khodja est l’auteur de documentaires de création tels que Aziz Chouaki ou le serment des oranges, 56 Sud, et d’un essai sur l’identité Comment recadrer un hors-la-loi en tirant sur un fil.
Publié dans Cinéma, Essais | Tagué algérie, algérien, cinéma, lamine ammar-khodja, pasolini, pat garret and billy the kid, téguia | 1 commentaire »
A Nichapour, naquit un homme dont la profession fut de capturer les essences des fleurs pour en délivrer l’âme. Cet homme, raconte-t-on, se trouva un jour en présence d’un mendiant qu’il ignora. Ce dernier lui lança alors : « Tu mourras comme nous tous. Mais sais-tu quand ? » Le parfumeur aurait répondu : « Pas plus que toi ! » Le mendiant ajouta qu’il connaissait, lui, son heure. Sur ces mots, il se coucha devant l’échoppe du parfumeur et rendit son dernier soupir. L’homme en fut si douloureusement affecté qu’il se lança dans une quête qui ne s’acheva que sous le sabre d’un soldat mongole, à l’âge vénérable de quatre-vingt-dix-ans… Farid Udin Attar fut cet être qui partit à la conquête de sa propre vie. Qu’un parfumeur – Attar en arabe – se soit jeté dans une telle quête, il faut y voir une prédestination. « J’ai aimé trois choses en ce monde : la prière, les parfums et les femmes », disait Mahomet à la fin de sa vie. Ce sont bien les trois voies d’accès à la sagesse et à l’amour de Dieu.
On tient Attar pour un saint à l’égal de Hallaj et de Rûmi. Attar aussi laissa une œuvre littéraire abondante dont un des plus illustres exemples est La conférence des oiseaux que se propose d’illustrer Lassaad Métoui. Avant d’en venir au travail de Lassaad Métoui, il convient de retracer un peu les grandes lignes de cet ouvrage qui présente sans doute l’une des plus belles allégories de l’humanité après celle de la caverne de Platon. Voici donc le sujet : une huppe, oiseau sacré mentionné dans le Coran, cherche à rassembler d’autres oiseaux, d’espèces différentes, pour se lancer à la recherche du plus parfait d’entre eux, le Simorgh. La vision de cet être unique, à elle seule, transforme le cœur de celui qui le rencontre. Elle l’allège du fardeau de lui-même, dit la huppe pour convaincre les autres oiseaux de la suivre. N’est-ce pas là le sens même de la quête mystique ? La recherche de la légèreté ou plutôt de l’allègement, la disparition de l’ego, la fin de soi… Une forme de mort dans la vie. Ainsi se comprend l’histoire du mendiant mort qui connaissait son heure. Le stade ultime du mystique soufi est la pauvreté et la fin à l’heure voulue par le destin. C’est de cet enseignement premier que naîtra l’étincelle qui orientera toute la vie d’Attar. Mais pour le voyageur de l’âme, il est besoin d’une étoile sur laquelle se fixer. Pour la huppe, Simorgh est cette lumière ; pour Attar et pour tous les mystiques, c’est Dieu. Mais le chemin vers Dieu est long comme le chemin vers Simorgh est éprouvant pour les oiseaux qui entreprennet ainsi le grand voyage de leur vie.
À la fin du périple, comme nous l’apprend le merveilleux ouvrage, on assiste à la transformation ultime des oiseaux survivants : ils se révèlent être le Simorgh tant recherché. Ce que ne craint pas d’affirmer le mystique, au grand scandale des tenants de l’orthodoxie, c’est la fusion de l’homme et de Dieu. Hallaj sera écartelé pour avoir clamé : « Je suis la Vérité ». A la fin de son cheminement mystique, l’homme affirme sa part divine et se confond avec l’Aimé. Il s’anéantit en lui comme s’était anéanti le mendiant devant la boutique du jeune Attar. Cette fin n’a pas le sens négatif que nous lui accordons aujourd’hui. Il n’est en rien le martyre des fous de Dieu qui sacrifient leurs semblables en espérant gagner un hypothétique jardin des délices. L’anéantissement du mystique est la fusion avec l’être aimé, le Simorgh des oiseaux, cette perfection des perfections. Cette plongée dans la Vérité est l’ultime et nécessaire révélation qui sanctifie le parcours mystique. Il faut espérer que notre parfumeur, à l’heure finale, sous le sabre du bourreau, aura lui aussi rejoint son Amant. On raconte encore, ce sont sans doute des légendes, que la sage de Nichapour aurait récupéré sa tête, qui avait roulé par terre, et l’aurait soulevée à bout de bras afin qu’elle chantât une dernière fois la gloire de Dieu.
Lassaad Métoui s’est consacré depuis de nombreuses années à l’illustration des grands textes musulmans qui traitent soit de l’amour profane soit de l’amour divin. D’ailleurs, il n’est jamais facile de faire la distinction entre les deux genres puisque l’amour prend différents visages et toute passion amoureuse, plus grande que nature, rejoint l’autre passion. Je connais depuis longtemps Lassaad Métoui, et je me flatte d’être son ami. Je ne l’ai jamais vu occupé d’autre chose que de son art qu’il porte à des sommets de perfection et d’invention. Le travail du calligraphe est double et, par là-même, éprouvant. Il s’agit de s’inscrire dans une tradition qui court depuis la naissance de l’écriture et de tracer ses propres lignes, d’inventer son propre langage plastique. Cette perpétuelle tension est à l’œuvre chez Lassaad Métoui. On assiste ainsi à la naissance d’une nouvelle parole, libérée des canons anciens, vivante et riche, à la semblance du plumage du Simorgh, ce feu chatoyant de la vérité et de la connaissance. Pour ce livre que vous tenez entre les mains, et que vous vous apprêtez à parcourir, Lassaad Métoui a peint pour vous les oiseaux du paradis. C’est une première dans son œuvre picturale. Pour une fois, le signe pénètre le vivant, et la lettre devient volatile. La couleur éclatante, rouges et noirs profonds, vient souligner ce paradoxe.
On peut bien sûr rapprocher ce travail de celui de Picasso sur les colombes peintes par le père devant l’enfant ébahi par les premiers traits. On peut aussi y voir une similaire recherche sur la couleur pure d’un Matisse. Deux peintres que révère Lassaad Métoui et qui lui sont des guides et des inspirateurs. Mais je crois, pour ma part, que le talent particulier de Lassaad Métoui, qui le rapproche de ses maîtres, se niche dans l’enfance d’un art ancien. Lassaad Métoui revivifie la calligraphie trop tenue en laisse par ses continuateurs qui se perdent dans l’imitation servile. Chez Lassaad Métoui, les oiseaux, encerclés pourtant par la lettre, s’échappent continûment de cette cage comme une goutte d’encre est absorbée par le papier et s’infuse lentement dans la trame. Mais ces départs vers l’ailleurs sont voulus et attendus par le plasticien qui les oriente pour faire œuvre. On tient alors les dessins d’un gamin de Gabès comme autant d’appels vers la liberté et l’ailleurs, à la semblance des poissons rouges de Matisse ou des vers libres d’Apollinaire, qui transcendent toujours la fatale attraction de la matière et de la tradition.
Chez Lassaad Métoui, la matière n’est qu’un support, ce papier où se perpétuent les signes et les couleurs. Pour illustrer le maître livre d’Attar, ils se sont faits hérons, colombes, chardonnerets. Il ne leur manque plus que la parole en apparence. Mais le verbe, encore là, parle pour eux et l’on entend le froissement des ailes, le claquement des becs, le chant délicat et profond venu de l’abîme. Détachés, ces oiseaux semblent flotter sur la page, cernés par le néant, et pourtant si vifs. Ils volent vers Simorgh comme autant d’éclats d’âme à la recherche de leur forme ultime. Ils naviguent vers le royaume de Chine où se trouve le savoir évoqué par Mahomet. Fragiles, la plupart se perdront ; et s’il en reste trente à la fin, ou un seul selon les versions, ils auront voyagé comme Sindbad, navigateur et mendiant, à la découverte de leur être qui se révèlera enfin après les épreuves. On peut tout dire de La conférence des oiseaux : aimable fable, livre de sagesse mystique, conte néoplatonicien, les lectures s’accumulent et n’en épuisent pas le sens ou, devrais-je dire, les sens si l’on accepte d’assister à la danse de l’encre dirigée par Lassaad Métoui.
La conférence des oiseaux, Farid al-Din ‘Attar, illustration Lassaad Métoui, trad. Hassan Alavi, 158 pages, éditions Guy Trédaniel, nov 2010.
Publié dans Arts, Livres | Tagué Farid al din attar, La conférence des oiseaux, Lassaâd Métoui, Salim Bachi | Laisser un Commentaire »
Il y a quelque chose de rageant à s’apercevoir que les hommes ne parviennent pas à se libérer de leurs propres malheurs. On peut penser ce que l’on veut de la férocité avérée des uns et des autres, du tyran ou du bourreau, mais un fait demeure : l’immense masse vit dans la crainte de ce que lui apporterait sa propre liberté. Elle est là, à portée de main, et personne ne semble vouloir la saisir. Que certains s’en approchent, et la majorité crie au loup. On s’imagine entourés d’ennemis, qui vous empêchent de continuer à vivre en paix, en vérité, on cherche surtout à survivre. On en fait même une mystique. On s’enferme dans une béatitude qui ressemble à celle de ces hommes et femmes qui hantent les couloirs des hôpitaux psychiatriques et que l’on endort chaque jour un peu plus en leur administrant les plus douces médecines. L’exemple tunisien, qu’il soit appelé à réussir ou à échouer, devrait pourtant prouver aux plus timorés qu’il n’est aucun pouvoir illégitime qui résiste aux aspirations légitimes de la majorité. Ce genre de régime ne peut compter que sur la lassitude, les divisions, le laisser-aller des plus nantis ou la croyance servile en une omnipotence de ce qui vous broie chaque jour. On se damne souvent à ne pas ouvrir les yeux sur le malheur des plus faibles, des plus jeunes, de ceux qui sont notre avenir et que l’on condamne pourtant à une injuste solitude. Il suffit de voir comment les journalistes de mon pays ont relaté l’insurrection des leurs, cette tentative de secouer le joug de la tyrannie, en la déclarant étrangère, barbare, sans doute un peu trop incivile et désordonnée à leur goût, pour désespérer du genre humain. De quel étrange goût, il s’agit-là? De celui qui regarde de loin et méprise le courage des autres. Les Algériens dans ce cas-là, et pour la plupart, ne se sont pas élevés à la dignité que l’on eût été en droit d’attendre d’eux. Ils n’ont pas été à la hauteur des deux dernières décennies, terribles certes, marquées par de grandes violences, mais aussi par de grandes espérances. Ils ont décidé d’abandonner le combat, d’être les spectateurs de leur propre défaite. Bien sûr, on peut rugir pour se donner des airs de fauve, on n’en demeure pas moins mouton. Je salue ici le courage des jeunes corsaires qui sont sortis dans la rue pour manifester leur colère et qui, pour seule récompense, n’ont recueilli que le mépris et la haine de leurs aînés. A ces derniers, hardis chasseurs de complots, légalistes de la terreur, contempteurs du plus faible, je souhaite une bonne nuit, une nuit terrible et sans fin en compagnie de leurs chiens de garde.
Publié dans Essais | Tagué algérie, émeutes, journalistes, terreur, tunisie, tyrannie | 1 commentaire »
Ce sont les fossoyeurs de l’Algérie : réveillez-vous! vous êtes vivants et ils sont morts.
Publié dans Non classé | Tagué algérie, émeutes, pouvoir. | 2 Commentaires »
A ceux qui vivent
Comme les poètes et les saints
Le monde se délivre en harmonies lyriques
Lumière et repos leur sont promis comme aux temps
Antiques
Où les dieux et les diables s’aimaient
Comme des voleurs aux pieds agiles
Nous sommes les descendants de ces êtres furtifs
Mais nous n’avons pas secoué la fange qui nous habille
Et la musique à nos oreilles délavées est un coup de cymbale
Ou un cri
Que poussent des orfraies grimées comme des dames
Elles se pavanent au chant des infantes maures
Qui nous délivrera de la toile secrète et noire
Que ces Parques nouvelles ont tissé autour de nous
Solides filets que les marins aux fiancées amarrées
Peinent à déflorer
Voile d’agonie
Où vient se pendre la mer
Virginale
Comme une araignée
Aux dents amères et vieilles
Une sirène parfois retentît au loin
Pour signaler ce chalut démaillé
A la remorque duquel
Comme des pendus en ballade
Flottent nos contemporains inanimés
Publié dans Poésie | Tagué poésie, Salim Bachi | 2 Commentaires »
Dans un film intimiste, dans le style de la nouvelle vague, expérimental par endroit, lent et délétère comme peut l’être l’Algérie vécue par ses jeunes, garçons et filles, issus de cette génération même de la guerre civile, loin des nostalgies d’une pseudo-grandeur algérienne héritée de la guerre d’indépendance, loin des clichés de l’islamisme et de l’armée, ni flics ni terroristes martèle le film, juste des gamins à la recherche d’un ailleurs, d’un nouvel espoir, et donc d’un passeport pour se tirer à Rome ou à Tombouctou, qu’importe!
Non, il ne s’agit pas là d’un film apaisé, ni d’un pays apaisé que met en scène Teguia à travers le destins d’un homme et d’une femme, embarqués dans une sordide histoire qui les mènera tous deux vers leur destin: pour l’un la mort et pour l’autre une forme de délivrance lumineuse dans une voiture sous le soleil de Satan.
En attendant la résurrection, ces deux personnages, Zina et Kamel, se muent dans des labyrinthes et dansent en enfer, et que cet abîme borné prenne la forme d’Alger ou de la Madrague, cet éldorado alcoolisé où viennent danser les spectres et les putains, étrange sabat qui emporte nos deux personnages dans une série de péripéties tout à la fois sordides comme cet interrogatoire dans un café entre les mains mêmes de l’injustice policière ou sur une plage pendant une partie de foot improvisée, ne change rien à l’affaire, bien au contraire ce sont les lieux mêmes de leur calvaire qu’ils arpentent ici. Et l’Algérie est leur Golgotha, entendez le mont du Crâne.
Depuis Omar Gatlatou, jamais un film algérien n’a dépeint avec autant de force le quotidien de sa jeunesse. Il faut saluer l’extraordinaire talent de Rachid Amrani et de Samira Kaddour, les deux comédiens qui portent ce film et lui donnent toute sa texture humaine. Il faut saluer aussi l’extraordinaire talent de ce jeune cinéaste qui a osé montrer ce que l’on n’a jamais voulu voir en Algérie: le désespoir de sa jeunesse.
Rome plutôt que vous, un film de Tariq Teguia, avec Samira Kaddour et Rachid Amrani, 2008.

Publié dans Cinéma | Laisser un Commentaire »
Qu’en pensez-vous? Vous pouvez cliquer sur l’image pour l’agrandir. Vos commentaires sont les bienvenus.

Publié dans Actualité | Tagué bachi, mahomet, salim, silence | 7 Commentaires »
Livre traduit par Sue Rose et édité par Puskin Press UK.
Publié dans Actualité, Histoire, Littérature, Livres | Tagué Islam, mahomet, Muhammad, Prophète, Salim Bachi | Laisser un Commentaire »
Ce soir
Nous crucifierons l’insincère
Ombre sur Ombre
Écartelée
Dans les miroirs
Nous dévasterons le corps
Que la nuit vienne
Entre les plis
Du temps chiffonné
Ombre sur Ombre
Incertaine
Publié dans Poésie | Laisser un Commentaire »
Entends-tu ce cœur qui bat
Entre tes doigts
Il brûle dans la nuit
Entre deux quais
Une chauve-souris
Se pend aux ténèbres
De la ville
Verticale
Lumineuse
Où entre ma solitude
Entends-tu ce cœur qui bat
Entre tes doigts
Il brûle le jour
Entre deux rails
Comme une machine
Avalée par le
Temps
Ombre sur ombre
Incertaine
La ville nous attend
Verticale
Nocturne
Vide
Comme un hall de gare
Entends-tu le cri
Des ombres
Sur le miroir
Sur les vitraux
Brûlera ce cœur
Sanglant
Mais la nuit se détend
Sur la ville
Dans les rues en feu
Sous la mer
Incertaine
Comme une chauve-souris
Accordée aux ténèbres
Ombre sur ombre
Brûlée
La lumière catafalque
S’éloigne
Et ne demeurent que les spectres
Redoutables
D’une armée en déroute
Et la ville
Verticale
Entre deux rails
Entre deux battements
Entre deux ailes
Aveugle
Brûle
Mon âme
Entends-tu ce cœur
Qui bat entre tes doigts
Tel un papillon
Ne cherche pas ton chemin
Entre les murs hauts
De la ville en flammes
Ne cherche pas ton corps
Entre les rails
Qui filent dans la nuit
Ne cherche plus
A reprendre
Le sang perdu
Ni le cœur
Épuisé
Qui bat entre tes doigts
Ne cherche plus
La mort
Qui rit entre tes lèvres
Publié dans Poésie | 2 Commentaires »
Entre deux villes
Balancent
Nos songes inavoués
Comme deux corps exposés
Aux regards vagabonds
Enveloppés dans des draps
Livides
Etendons nos mains
Crépusculaires
Nos langueurs sépulcrales
Boostent
Nos sommeils fatigués
Et nos dérives amères
Et nous nous éveillons
Ténébreux et froids
Tels deux aveugles livrés
Au Hasard
Afin de mieux connaître
La vérité des rives
Et des naissances occultes
Publié dans Poésie | Laisser un Commentaire »
The Silence Of Mohammad, By Salim Bachi, trans. Sue Rose
Reviewed by Sholto Byrnes
Friday, 6 August 2010
It is not two years since the offices of Martin Rynja were firebombed by fanatics who objected to his firm, Gibson Square, publishing Sherry Jones’s The Jewel of Medina. Although three men were convicted of the attack, the novel, about the Prophet Muhammad’s wife Aisha, has still not troubled the presses of this country.
The attackers had, of course, not read the book, but then neither had most of those who burned Salman Rushdie’s Satanic Verses. Any less than hagiographical account of Islam’s Messenger, it seems, carries the risk of violence – a risk second-guessed or even encouraged by non-Muslims with an overdeveloped care for the sensitivities of the believers.
All of which may lead one to ask whether Salim Bachi was being brave, or merely foolhardy, by not only choosing the life of Muhammad as the subject of his latest novel but by making Aisha, whose marriage to the Prophet at the age of nine has provided much grist to the mill of those who wish Islam ill, one of its four narrators. Neither, is the answer. For Bachi is an Algerian writing in French, and while they may have voted to ban the burqa across the Channel, they also have the good sense to see The Silence of Mohammed for what it is, a work of literary fiction. Indeed, it was shortlisted for one of France’s highest honours, the Prix Goncourt.
Would that this superb English translation be as widely read and praised here. For too often the details of the founding of Islam are reduced to a series of dates. 610: the beginning of Muhammad’s revelations. 632: Muhammad dies and Abu Bakr becomes the first caliph. 656: Muhammad’s cousin and son-in-law, Ali, becomes the fourth caliph, soon after which Islam splits definitively between Sunni and Shia.
What Bachi does is to tell, in a simple, poetic and beguiling style, of Muhammad the man. He brings both the times and the historic records vividly to life. It may be that the marks of prophecy were observed on this poor Meccan orphan as a child, by the Christian hermit Buhayra, but the context of how he came to found one of the world’s great religions is not so well-known.
The battles he had with family members who rejected this new monotheism, keen as they were to continue to profit from pilgrims come to worship the idols in the Kaaba. The love match of his first marriage to the older Khadija: “I’d brought him my wealth, and he’d given me his ardour and intelligence”, she tells us as the book’s first narrator, referring to him tenderly as Abu al-Qasim, father of Qasim, the first of their three sons, all of whom died young. The fact that he was 40 before he began receiving the revelations of the Qur’an; and what it must have felt like to have these illuminations. “May God forgive me, he thinks he’d mad,” writes Khadija, “but I’m sure he isn’t; such a man cannot be mad.”
The complexities of the relationships between the Jews of Medina, the Christian Abyssinians who ruled Yemen, and the polytheistic Arabs, who alone appeared not to have been blessed with their own religion; and of the tensions already present in the Prophet’s lifetime that later led the Shia’t Ali – the party of Ali – to claim that he should have succeeded to the leadership of Muslims.
We read of a caring, passionate man, a pragmatist not a rigid ideologue, a wise judge, and a best friend to Abu Bakr, the book’s second narrator and the father of Aisha, whose voice carries the final quarter. Far from being the victim of a predatory older man, as Islam’s detractors try to make out, Aisha comes across as an attractively feisty young woman, devoted to her husband and so jealous of rivals that she is unafraid to question the verses that authorise him to take others to his bed. “From what I can see, your God loses no time in satisfying your every desire,” she tells him. “He just laughed, which made me furious.”
It is a profound, beautiful and magical book, and a reproach to those who would make a harsh and unforgiving faith of a humane religion. As Muhammad says in the closing pages: “One day, Islam will be as much a stranger as it once was… They will say false things about my life. They will portray another man whom they will name Mohammed and whom they will brandish when circumstances demand.” This may be a work of fiction, but it contains truths that the firebombers have forgotten in their fanaticism. Perhaps the problem is that they never knew them in the first place.
Publié dans Actualité, Articles, Histoire, Littérature, Livres | Tagué byrnes sholto, histoire, Islam, littérature, mahomet, pushkin press, roman, Salim Bachi, sue rose, the independent, The Silence Of Muhammad, traduction anglaise | Laisser un Commentaire »
Publié dans Actualité, Littérature | Tagué amour, amours et aventures de sindbad le marin, aventures, gallimard, nrf, roman, Salim Bachi, sindbad | Laisser un Commentaire »
Publié dans Non classé | Tagué amours et aventures de sindbad le marin, rentrée littéraire, Salim Bachi, tranfuge magazine | Laisser un Commentaire »
Et si l’on s’offrait un dernier voyage avant de plonger dans la folie de la rentrée ? C’est ce que nous propose l’écrivain Salim Bachi avec « Amours et aventures de Sindbad le Marin ». Une épopée jubilatoire dans le temps et l’espace, où l’on croise les plus grandes figures artistiques ou littéraires, tels Ingres ou Ulysse. Parti de l’Algérie d’aujourd’hui, pays natal de l’auteur, le héros de Bachi trouve refuge en Calabre, tombe éperdument amoureux de Vitalia, se retrouve ensuite en Libye, à Paris ou à Alep. Il émane de cette fable des temps modernes une voix à nulle autre pareille, riche, sensuelle, ludique, souvent drôle, à la fois profonde et si légère. Embarquement immédiat.
Que représente Sindbad pour vous ?
L’aventure, la découverte, le merveilleux renouvelé. Mais pour moi, Sindbad, c’est avant tout l’enfance, et j’ai voulu rester fidèle à cette idée même si le personnage du roman est adulte.
Qu’est ce qui vous a donné envie de vous lancer dans ce voyage autour de la Méditerranée ?
Le nom de Sindbad a tout déclenchée alors qu’au départ je voulais parler des rapports homme-femme et faire un livre un peu critique.
Comment décririez vous cette Méditerranée du XXIè siècle ?
Je suis un inconditionnel de la Méditerranée. J’aime sa lumière, ses paysages,. C’est chez moi. S’il n’y a pas d’esprit méditerranéen, il y a néanmoins un imaginaire commun, une sensibilité à certaines choses comme le voyage, l’histoire, les contes. En même temps, je ne suis pas dupe de ce qui s’y passe.
Justement, le livre s’ouvre sur l’arrivée d’un personnage – le dormant -, à Alger, dont il a été absent depuis la guerre d’indépendance. Qu’est-ce qui le choque le plus finalement ?
L’impression que la violence y est toujours prégnante. Pour beaucoup de pays de la Méditerranée, l’histoire se répète. Et on reste sur ce mode violent pour gérer les conflits. Tant que l’on n’en sort pas, le monde arabe ne verra pas la lumière.
Quel souvenir gardez-vous de votre passage à la villa Médicis à Rome ?
J’étais très heureux d’y être. D’autant que je bénéficiais de conditions matérielles exceptionnelles. Mais la Villa, c’est aussi un club d’élus enfermés sur eux-mêmes. Ce qui est finalement assez triste. Moi, je ne m’y suis pas senti suffisamment bien pour travailler.
Le voyage est-il possible aujourd’hui ?
J’imagine qu’il y a encore des voyages fascinants à faire. Aller en Afghanistan doit l’être. Mais aujourd’hui, la plupart des routes sont touristiques, il n’y a pas d’aventure à en attendre. Cela dit, celle de Sindbad est sensuelle avant tout. Elle passe par les femmes.
Propos recueillis par Yasmine Youssi.
Publié dans Non classé | Tagué amours et aventures de sindbad le marin, la tribune, Salim Bachi, yasmine youssi | Laisser un Commentaire »
Publié dans Actualité, Littérature, Livres | Tagué amours et aventures de sindbad le marin, prix renaudot, Salim Bachi | 2 Commentaires »
Salim Bachi plonge le héros des Mille et Une Nuits dans le monde d’aujourd’hui qui n’est pas ragoûtant mais le récit, lui, est constamment savoureux. Amours et aventures de Sindbad le marin, de Salim Bachi. NRF/Gallimard, 270 pages, 17,90 euros.
Avec ce cinquième roman, Salim Bachi (né en 1971 dans l’Est algérien) met ses pas dans ceux de Sindbad le marin, figure mythique d’une fable d’origine perse où l’on voit un jeune homme, marin par force, errer sous la dynastie des Abbassides et vivre toutes sortes d’aventures fantastiques. Dans son précédent ouvrage, Bachi s’était mis dans les pas du Prophète, sous la forme d’une évocation familière d’une indéniable liberté de ton. Auparavant, dans la Kahena (2003), le narrateur n’était autre qu’un colon débarqué en Algérie en 1990. Dans Tuez-les tous (2006), le romancier se mettait dans la peau d’un des terroristes des Twin Towers. Cette fois donc, Bachi décide de s’abriter derrière la fable. Il s’identifie à un personnage déjà recru d’histoires pour mieux signifier, de façon oblique, à distance, quelques réalités du monde actuel. Les aventures de Sindbad n’interviennent qu’à la quarante-septième page du livre. Il se demande alors : « Qui prenait le temps de lire un livre ou d’écouter un homme inventer sa vie ? Le monde, moderne en diable, était devenu platement réaliste. » « Ulysse de nos jours, écrit-il encore, se réduisait à un virus informatique, un cheval de Troie, une ligne de code vicieuse à éliminer au plus vite. » Son aventure, Sindbad la raconte au premier personnage du livre, une sorte d’Ulysse baptisé Personne, amnésique en diable, affublé d’un chien dit Le Dormant qui pue du bec.
Comme son héros, le Sindbad de Bachi quitte sa ville natale qui est Alger, après avoir dilapidé la fortune de son père. On apprendra par la suite que sa fuite est autrement plus prosaïque : il aurait tenté d’empoisonner « Chafouin 1er, ce roi des Belges d’Afrique du Nord, transporté d’urgence au Val-de-Grâce, en France ». Alger, rebaptisée pour l’occasion « Carthago », est ici le symbole par excellence de la défaite.
une peinture satirique du milieu traversé
Les aventures du vrai Sindbad étaient autrement plus épiques. À chaque marin son époque. Celui de Bachi est une sorte de clandestin, exilé à perpét, qui fera escale d’abord en Italie, à Rome, « l’ennemie de l’Afrique », noyée « sous le poids des scandales » et où le président, qui porte le nom de « Golem », s’est « accaparé tous les médias ». Il devient résident à la prestigieuse Villa Médicis où il fréquente une scénographe folle, un musicien dissonant, deux jeunes artistes fascinées par la laideur. Il croisera aussi Ingres, Béatrice droit sortie de l’Enfer de Dante et tant d’autres figures de légende.
Ainsi le temps de la narration va-t-il, avec beaucoup de brio, du présent au passé, qu’il soit historique ou mythique. Chaque escale permet une peinture satirique du milieu traversé. On retrouve Sindbad en Espagne puis à Paris dans la France du président « Kaposi », cet « ostrogoth, coupeur de bourses, micheton de la Phynance, coquin d’armement, ( qui) s’était fait élire à la présidence de la France en mettant le feu aux banlieues, en jetant l’anathème sur les étrangers et les pauvres. Il s’apprêtait à redéfinir l’identité de ce pays tombé en désuétude qui se découvrait un destin texan et bushiste pendant que l’Amérique portait un Noir à sa présidence. »
une traversée solitaire peuplée de jeunes Circé
Malgré son ton désabusé, le narrateur, qui n’est pas un redresseur de tords ni homme à transformer à lui tout seul le monde, aime plus que tout les femmes sans être pour autant un coureur de jupons intrépide. Chaque rencontre amoureuse est ici narrée avec plus ou moins de détails.
Durant cette traversée solitaire, peuplée de jeunes Circé, Sindbad rencontrera à plusieurs reprises la figure de Robinson, sous l’espèce d’un réfugié clandestin sénégalais qui, lui, sait garder les pieds sur terre en toutes circonstances.
Sindbad est éternel. Il peut renaître à chaque génération où il « s’incarne dans un jeune homme à l’âme voyageuse, à la besace vide, aux yeux remplis de merveilles ». Étrangement, Sindbad devient ici un héros postmoderne dans un monde farouchement globalisé.
Ce roman d’aventures, qui joue avec toutes les ressources de la littérature, a sans doute vocation d’alerter sur un réel pris de folie.
Muriel Steinmetz
Publié dans Non classé | Tagué amours et aventures de sindbad le marin, l'humanité, muriel steinmetz, Salim Bachi | Laisser un Commentaire »
Les mille et un mythes de Salim Bachi
Par Olivia Marsaud
Après celui d’Ulysse, l’écrivain algérien Salim Bachi réinterprète le mythe de Sindbad le Marin. Dans une écriture poétique et incandescente qui tient en haleine jusqu’à la dernière ligne.
« Sindbad était immortel : il renaissait à chaque génération et il s’incarnait dans un jeune homme à l’âme voyageuse, à la besace vide, aux yeux remplis de merveilles qui échouait toujours dans une ville étrangère aux mœurs incompréhensibles comme il avait échoué lui-même sur une plage où l’avait recueilli une jeune femme à la peau brûlante et salée. » Ce passage pourrait presque résumer le dernier livre de Salim Bachi. Il nous présente son personnage principal : un Sindbad des temps modernes qui, depuis Alger (appelée ici Carthago), voyage jusqu’en Irak, transitant par l’Italie et la Libye, Paris et Damas.
Un aventurier parti sur un radeau, comme un harraga, et qui se retrouvera à la villa Médicis, un Sindbad libertin allant de ville en ville et de femme en femme. Et posant sur le monde un regard désabusé. « J’ai voulu qu’il soit drôle et qu’il soit ce personnage guidé par la vie, la pulsion, la volonté de vivre, explique l’auteur. J’ai écrit l’impossibilité de se fixer quelque part, qui est pour moi la part la plus agréable chez les hommes. Malgré les épreuves, faire en sorte que la vie continue. Sindbad, c’est le désir. Le désir des voyages, le désir des femmes… »
« Biznessman »
Un personnage attachant qui se décrit comme un « biznessman », un « homme neuf dans un pays neuf », et annonce : « Vivre, partir loin, aimer plus : voilà mon programme. » « Quand j’ai quitté l’Algérie dans les années 1990, ça a été plus ou moins mon programme aussi », concède en riant Salim Bachi, né en 1971 à Alger et qui a grandi à Annaba. Ses premiers livres, Le Chien d’Ulysse (2001) et La Kahéna (2003), questionnent directement son pays natal : il y évoque la décennie du terrorisme dans le premier et la guerre d’indépendance dans le second.
Tous deux sont très remarqués par la critique (Le Chien d’Ulysse reçoit le prix Goncourt du premier roman, le prix de la Vocation et la Bourse de la découverte de la Fondation Prince Pierre de Monaco, et La Kahéna, le prix Tropiques). « Je n’ai plus d’attaches familiales en Algérie. Mais j’ai encore avec le pays un rapport très charnel, mémoriel, car j’y ai passé mon enfance et mon adolescence. En revanche, je n’ai pas de nostalgie. Pour moi, l’Algérie n’est pas un pays mythique. J’y retourne via la littérature et mes livres y vont pour moi, même si la plupart restent introuvables. Tuez-les tous [dans lequel il se met dans la tête de l’un des terroristes du 11 Septembre, NDLR] et Le silence de Mahomet [sur la vie du Prophète, NDLR] ont été censurés, mais je sais que les Algériens les ont quand même lus. Et avec ce que je dis de notre cher président dans mon dernier… »
Effectivement, le Sindbad de Bachi vit sous le régime de Chafouin Ier, qui part soigner une vilaine maladie au Val-de-Grâce… Toute ressemblance avec des personnages existants n’est pas fortuite ! « Je ne vais pas me censurer pour dire ce que je pense de l’Algérie. Nous sommes un peu les enfants de ces indépendances ratées dont on tire un constat amer aujourd’hui. »
Ainsi, son Sindbad vit dans la casbah d’Alger, en déliquescence, « image exacte de la décrépitude » du pays. « L’époque présente ne veut rien retenir des précédentes : elle tâtonne dans la pénombre, bâtit avec des fragments obscurs une réalité obscure », écrit-il. Mais l’Algérie n’est pas la seule à être épinglée : le portrait du Golem italien (Berlusconi) est diablement bien troussé, et la France, quant à elle, « n’est plus rien, c’est pourquoi on la cherche partout… »
Sélectionné pour le Renaudot
Au-delà des bons mots et des pointes d’humour, l’auteur évoque l’actualité avec une profondeur mêlée de fantaisie. La figure de Robinson, clandestin africain, apparaît tout au long des aventures, comme un fil rouge. « Je n’avais pas encore abordé l’immigration, un thème important. L’actualité est pleine du clandestin, de l’immigré, du type dont personne ne veut… Je me sens proche de ces personnes. Car c’est un peu mon histoire aussi : sans avoir l’exil malheureux, je vis entre plusieurs pays, plusieurs cultures. Je ne sais plus aujourd’hui où est mon “chez-moi” ! Robinson et Sindbad sont des personnages enjoués même s’ils vivent des choses très dures. Je voulais que les aventures de Sindbad soient le reflet de ce qu’est la vie, qu’il y ait de la joie, de la sensualité, de l’amour. Il ne faut pas prendre mes romans pour des livres tragiques. Enfin, pas si tragiques que ça… »
En effet, il y a de la joie et de l’amour. De la sensualité et du sexe. Salim Bachi a une écriture poétique et incandescente qui tient en haleine jusqu’à la dernière ligne. Et ce mélange de thèmes brûlants et de mythes fait mouche. « Après Ulysse, Sindbad était une façon de revenir à mes premières amours : la mythologie. Je suis tombé dedans quand j’étais petit ! J’adore L’Iliade et L’Odyssée, Les Mille et Une Nuits… Pour moi, l’écriture est de l’ordre de l’enfance. C’est une manière de faire vivre l’idée de ce qu’on a gardé de cette période. Le mythe représente à la fois l’enfance de l’écrivain et l’enfance de l’humanité. » Voilà pourquoi ses premiers romans se passaient à Cyrtha et celui-ci à Carthago. « Ça m’amuse et me fascine. Pourquoi Alger plutôt que Carthago, Constantine plutôt que Cyrtha ? Je me sens à l’aise dans des villes marquées géographiquement mais que le mythe permet justement de délocaliser. La littérature, c’est la forme même du voyage. »

Amours et aventures de Sinbad le Marin, de Salim Bachi, Gallimard, 270 pages, 17,90 euros.
Salim Bachi continue donc son voyage littéraire. Son roman est en lice pour le prix Renaudot, et c’est tout le mal qu’on lui souhaite. Lui qui a fait des études littéraires « pour pouvoir continuer à écrire » assure aujourd’hui qu’il faut être fou pour être écrivain. « Mieux vaut jouer au casino, c’est moins dangereux ! Mais je ne sais pas faire autre chose qu’écrire… C’est difficile de vivre d’un métier qui n’est pas reconnu comme tel et dans un monde qui perd peu à peu la culture de l’écrit. On est en train de changer de civilisation ! Je pense qu’il y aura toujours besoin d’histoires, car une humanité qui ne se raconte plus d’histoires est perdue. Mais sous quelle forme ? Aujourd’hui, les gens passent plus de temps sur internet qu’à lire un livre. Je ne suis pas aigri, c’est juste une constatation. L’écrit passera peut-être par autre chose, mais je n’ai pas une grande opinion d’internet ou du livre numérique. Je suis un vieux type qui aime bien les livres… Si j’avais le choix, j’arrêterais d’être écrivain. Si j’avais le choix, je serais marin. Un petit Sindbad. »
Publié dans Actualité, Articles, Littérature, Livres | Tagué amours et aventures de sindbad le marin, exilé, harraga, jeune afrique, olivia marsaud, Salim Bachi | 1 commentaire »
Bibliothèque Médicis : pour regarder l’émission cliquez sur le lien suivant : Amours et aventures de Sindbad le Marin.
Publié dans Actualité, Interviews, Littérature, Livres | Tagué amours et aventures, bibliothèque médicis, chantal thomas, claude arnaud, jean-pierre elkabbach, maylis de kerangal, Salim Bachi | Laisser un Commentaire »
Publié dans Actualité, Interviews, Littérature, Livres | Tagué amours et aventures de sindbad le marin, médi1, partice martin, Salim Bachi | 1 commentaire »
Est-ce un excès de révérence à l’égard de leurs aînés ou un manque d’audace ? Toujours est-il que, contrairement à leurs homologues anglo-saxons, rares sont les jeunes romanciers français qui s’aventurent à revisiter les oeuvres du patrimoine littéraire. Salim Bachi fait exception. Fin lecteur tout autant que styliste, il semble même se délecter de ce retour aux textes fondateurs. Après Le Chien d’Ulysse (Gallimard, 2001, Goncourt du premier roman), sombre odyssée dans l’Algérie contemporaine, puis Le Silence de Mahomet (Gallimard, 2008), roman polyphonique librement inspiré de la vie du Prophète, le romancier s’empare avec une érudition joyeuse des Mille et une nuits et, plus particulièrement, de la figure de Sindbad le Marin – transformé pour la circonstance en Shéhérazade.
“La jeunesse préférait les nouvelles technologies au savoir antique. Qui le lui eût reproché ? (…) Ne valait-il mieux pas télécharger une musique idiote que de lire L’Odyssée ? Ou alors communiquer avec le monde entier sans jamais le connaître (…) plutôt que de s’enfermer dans les pages d’un bouquin et de faire preuve d’un égoïsme forcené. On voulait être connecté à tout prix, et avec tous. L’univers virtuel n’avait d’autre frontière que sa propre virtualité. Les plus belles prisons, les plus redoutables étaient celles que l’on se créait soi-même avec un ordinateur, une connexion Internet, et un oubli certain de la réalité.”
De retour à Alger – rebaptisée funestement Carthago -, sa ville natale dont il avait été expulsé après avoir tenté d’empoisonner le président à vie, Chafouin Ier, Sindbad croise la route du septième Dormant, énigmatique personnage auquel il se voit contraint de narrer sa vie.
Né dans un “étrange pays où les guerres se succédaient comme si l’histoire n’enseignait rien à ses hommes”, orphelin recueilli par sa grand-mère, Sindbad a passé sa jeunesse à dilapider la fortune de son père. Jusqu’au jour où, sans le sou, il s’embarque comme d’autres Harragas (“brûleurs de routes”) sur un radeau faisant route vers l’Italie. Première escale d’un long périple qui va le conduire de ville en ville et de femme en femme, chacune étant un refuge pour ce jouisseur en diable dont la devise est : “Vivre vite, partir loin, aimer le plus, tel est mon programme.” Un programme auquel Sindbad ne dérogera pas malgré les vicissitudes et les dangers d’un voyage autour de cette Méditerranée en proie, selon les bords, à la violence, au terrorisme, à la misère, aux dictatures, à l’affairisme et à l’acculturation.
La France de Kaposi
De l’Italie à la Syrie, de la France à l’Espagne en passant par le Liban et l’Algérie, chacune des escales est l’occasion, pour notre voyageur à l’oeil perçant et au verbe délicieusement caustique, d’observer moeurs et coutumes locales, de les confronter aux mythes et aux légendes, pour mieux souligner les tumeurs d’une civilisation en déliquescence. Sous les dehors du conte, le texte a aussi une portée politique. Voyez l’Italie, rongée par la mafia et noyée “sous le poids des scandales”. Ce pays qui s’est créé son golem, “une sorte de bouffon, industriel milanais concocté par la loge P4″. Ou la France de Kaposi, “un ostrogoth, coupeur de bourses, micheton de la Phynance, coquin d’armement, (qui) s’était fait élire à la présidence de la France en mettant le feu aux banlieues, en jetant l’anathème sur les étrangers et les pauvres. Il s’apprêtait à redéfinir l’identité de ce pays tombé en désuétude qui se découvrait un destin texan et bushiste pendant que l’Amérique portait un Noir à sa présidence”.
Tour à tour ouvrier clandestin en Calabre, résident à la Villa Médicis ou encore étudiant à la Sorbonne (où il prépare un mémoire sur Casanova), Sindbad, en digne marin, sait à chaque fois se réinventer, grâce aux femmes. A commencer par la première d’entre elles, Vitalia la bien nommée, dont notre navigateur libertin n’aura de cesse, après sa disparition, de retrouver la trace, quitte à se lancer dans moult corps à corps fiévreux que Salim Bachi trousse d’une plume délicieusement mutine.
“Je désirais par-dessus tout préserver en moi cette foi unique, tendre et amoureuse, accueillante pour la vie, telle qu’elle se présentait en images plaisantes : les femmes, leur jeunesse absolue, miroir tendu face au néant.” Un néant figuré par le Dormant, l’autre visage de ce monde méditerranéen que le romancier embrasse à travers le temps et l’espace dans une geste politique et littéraire.
De Dante à Homère, de Stendhal à Defoe – dont le Robinson apparaît ici sous les traits d’un immigré sénégalais au pragmatisme à toute épreuve -, de Kateb Yacine à Leonardo Sciascia en passant par Rilke, les hommages et les clins d’oeil abondent dans ce voyage à l’érudition joyeuse et vivifiante, où se lit la dette d’un écrivain envers ceux qui l’ont enfanté.
AMOURS ET AVENTURES DE SINDBAD LE MARIN de Salim Bachi. Gallimard, 272 p., 17,90 €.
Christine Rousseau
Article paru dans l’édition du 29.10.10
Publié dans Actualité, Articles, Littérature, Livres | Tagué amours et aventures de sindbad le marin, christine rousseau, le monde, livres, Salim Bachi | Laisser un Commentaire »
Dans son sixième roman, l’écrivain algérien Salim Bachi fait de Sindbad la figure de l’exilé contemporain. Une fable ironique sur l’errance méditerranéenne d’un homme en quête d’amour et de vérité.
Le clandestin est-il le héros de notre temps ? Ces hommes, ces femmes, ces enfants perdus dans la Méditerranée, jetés sur une barque au péril de leur vie, mus par l’espoir d’une existence décente sur les rives d’une Europe fantasmée se révéleraient-ils nos derniers aventuriers ? Comme l’explorateur fut le géant de la Renaissance, l’ouvrier l’emblème du XIXème siècle, le clandestin serait le protagoniste du XXIème siècle. Parmi ceux dont on contemple les visages apeurés à travers les grillages de camps dressés pour les accueillir sur les plages italiennes ou maltaises, se pourrait-il que se cache l’archétype de l’homme moderne ? Les écrivains recherchent souvent celui qui, par sa seule existence, résumerait l’aboutissement de notre civilisation. Salim Bachi semble l’avoir trouvé dans son roman, intitulé non sans ironie, Amours et aventures de Sindbad le Marin.
Le jeune écrivain algérien emprunte donc aux Mille et unes nuits son personnage le plus singulier, Sindbad. Cet homme qui a pu, au cours d’une seule vie, passer de l’état d’esclave à celui de milliardaire, sans jamais craindre de combattre des singes anthropophages ou des oiseaux monstrueux. La légende perse veut que Sindbad soit devenu riche grâce à sept aventures au cours desquelles s’est révélée son ingéniosité. D’ailleurs, l’une des étymologies de Sindbad attribue son nom à une origine sanscrite signifiant « le roi des sages ». Gardant l’intelligence du personnage, Salim Bachi fait de son Sindbad un héros plus méditerranéen que perse, l’instaurant comme le double maghrébin d’Ulysse. Son héros quitte d’ailleurs Carthago, le site mythique de Tunis, et non Bagdad pour venir en Europe. Sindbad accomplit le voyage de l’écrivain : échappant aux faubourgs de Carthago-Alger, il vient se prélasser dans l’ennui paradisiaque de la Villa Médicis qui accueillit Salim Bachi en 2005. On découvre d’ailleurs que cette noble résidence d’écrivains peut se transformer en un lupanar orgiaque sans déranger nullement la quiétude intellectuelle du lieu.
« De qui suis-je le songe ? » s’interroge le personnage, assumant ainsi son statut de fantasme d’un auteur jouant à se mettre en scène sous des traits légendaires ! Car, cette expérience de l’exil, qui va déterminer le regard de Sindbad narrateur, est aussi celle que l’auteur a vécue. Et qu’il tente, depuis plusieurs livres, d’offrir comme point d’appui à sa vision complexe du monde : « Les gens comme Sindbad ou moi sommes peut-être des figures plus nuancées que celles qui existaient jusque là, des exilés modernes placés entre plusieurs cultures, plusieurs mondes. »
Récemment, Jean-Luc Godard faisait de la Méditerranée le lieu du déclin de la civilisation européenne. Salim Bachi la replace, lui, au centre du monde, puisqu’il en fait l’arène de la grande aventure humaine : l’amour. Libre de tout de par sa clandestinité, Sindbad traîne son cœur et son corps de libertines en tendres compagnes, embrassant « les femmes et leur jeunesse absolue, miroir tendu face au néant ». Le camp des femmes est peut-être le seul auquel il accepte d’appartenir, car cet apatride n’a des cesse de proclamer sa liberté : il s’échappe de l’autorité de Chafouin Ier, alias Bouteflika, pour se confronter à l’étrange hystérie politico-médiatique orchestrée par le « Golem », alias Berlusconi. Cette satire jouissive de la scène politique traduit la posture du narrateur, hors de toute appartenance nationale. Dans le conte, les dirigeants se métamorphosent en marionnettes au service d’un pouvoir mondial et obscur, vidant ainsi le discours politique traditionnel de son sens.
En faisant ainsi du clandestin le libre penseur de notre époque, Salim Bachi s’inscrit dans la lignée de Joyce : « Dès mon premier roman, j’ai eu envie de faire ce qu’avait fait Joyce avec Dublin, mais à Alger ». Joyce et Bachi annoncent la fin des nationalismes : comme Bloom, Sindbad ne sera finalement chez lui que dans les bras d’une femme. Sans doute est-ce parce qu’il partage avec l’auteur d’Ulysse l’expérience de l’exil que Salim Bachi ressent le besoin de placer au cœur de son roman un homme qui n’a pour patrie que son propre désir de vivre. Dans son odyssée inversée, Joyce faisait de Bloom, irlandais de 1904 common people juif donc marginal au sens de son propre univers, le protégé des Dieux et le révélateur de la barbarie contemporaine. Salim Bachi utilise le mythe de la même manière. Son Sindbad n’est personne aux yeux de l’occident, mais c’est cette marginalité même qui lui permet de saisir le monde contemporain au plus juste.
La différence avec Joyce ? Bachi, au-delà de son élégante ironie est un homme en colère. Il ne se résoud pas à la noirceur de son époque, ni à une littérature se mirant complaisamment dans la destruction. Même si son roman Tuez les tous, qui relate les dernières heures d’un des kamikazes du 11 septembre, fut un grand livre sur l’aveuglement du fondamentalisme religieux : « J’ai pu, en me penchant sur la figure du terroriste, être tenté par cette littérature nihiliste. Mais le monde ne se réduit pas à son néant. » L’écrivain algérien préfère la subversion à la résignation. Il y a deux ans, avec Le silence de Mahomet qui s’appropriait la figure historique du Prophète, l’auteur illustrait une nouvelle fois cette ironie historique qui lamine toute idolâtrie. « Je ne compte pas m’assagir. En littérature, c’est important d’engendrer un questionnement dérangeant, avec légèreté. » Ni les barbus de son pays d’origine, ni les visages glabres de l’Occident ne parviendront à étouffer la joyeuse irrévérence de Salim Bachi. « Je retourne parfois en Algérie, je ne vais quand même pas avoir peur de Chafouin Ier ! » L’Algérie ne rend pas à Salim Bachi l’amour qu’il lui voue : depuis son premier roman Le Chien d’Ulysse, tous ses livres ont été censurés par le pouvoir. Si Joyce lui-même est resté marginal en son pays, il est toutefois parvenu à donner à l’errance dublinoise la grandeur d’une odyssée. Salim Bachi en jetant son Sindbad sur les mers de l’exil, rend lui aussi à l’apatride d’aujourd’hui la dignité du mythe.
Publié dans Actualité, Articles, Littérature, Livres | Tagué amours et aventures de sindbad le marin, joyce, oriane jeancourt galignani, Salim Bachi, transfuge magazine | Laisser un Commentaire »
Les voyages et la littérature sont placés sous le signe d’Ulysse. On n’y échappe jamais. Sindbad lui-même est un rejeton littéraire du marin grec ou phénicien. Je vous avouerai que je suis tombé dans la marmite d’Homère alors que j’étais encore un enfant et j’ai, depuis, accompagné Sindbad jusqu’aux îles de la lune. J’ai lu chaque livre comme on prend le bateau. J’ai écrit mes romans sans destination, sans idée du retour, à l’aventure. Mais comme Ulysse ou Sindbad, je déteste partir, je hais les voyageurs, je n’y vais que contraint et forcé. Monter dans un avion est une épreuve, commencer un roman, une torture. J’écris poussé par le manque de temps, de moyens, taraudé par l’ennui du marin à terre et qui erre de bouge en bouge, noyant sa mélancolie dans l’alcool ou entre les bras des Sirènes. Qu’il soit précisé ici que je ne bois pas beaucoup. Il y a une année à peine, j’ai participé à une étrange opération, montée par mon ami Daniel Rondeau, écrivain et aussi ambassadeur de France à Malte. Il s’agissait de traverser la méditerranée à bord d’un Pétrolier ravitailleur de la marine et de donner des conférences à chaque escale. Ainsi de Malte à Beyrouth, en passant par Tunis et Tripoli, nous voguâmes sur les traces d’Ulysse. Souvent ce sont les circonstances qui font l’écrivain, ou devrais-je dire l’homme… Jamais ne me serait venue l’idée de naviguer à la recherche d’un être imaginaire dont le périple s’est déroulé voilà trente siècles à présent. J’ai demandé à mes compagnons à bord du Pétrolier ravitailleur s’ils aimaient leur métier, eux les marins engagés, ces compagnons d’Elpénor. En mer, ils ne souhaitaient qu’une seule chose, retrouver Pénélope et Télémaque. À Ithaque, ils s’impatientaient et repartaient au plus vite, accablés par une marmaille bouillonnante ou une mégère peu apprivoisée. Dante lui-même, à l’inverse de Du Bellay, n’imagine pas Ulysse mourant parmi les siens, plein d’usage et raison. Le poète de l’Exil refuse un tel sort au plus grand des voyageurs, au plus grand des artistes, et, pour le sauver et le damner à la fois, le lance sur la mer vineuse avant de le jeter en enfer avec les menteurs et les mauvais conseillers et, l’on pourrait ajouter, avec les romanciers. Mais, contrairement à Dante, je pense que ces derniers sont plutôt de bons conseillers, doublés d’habiles bonimenteurs. Lorsque j’ai écrit mon premier livre, Le chien d’Ulysse, il y a bien des années de cela, j’avais en tête l’Odyssée, et aussi le roman de James Joyce, Ulysse. Je cherchais à dépeindre la violence et la guerre civile en Algérie dans une fiction que je voulais informative et littéraire. Je n’avais pas froid aux yeux, je me croyais capable de tout, j’étais Éole et Poséidon, et surtout l’outre des vents. Je croyais, avant tout, au pouvoir des mots, et, encore plus, à la littérature et aux mythes. C’était mon seul credo. Depuis, je tempère mes enthousiasmes. Mais le zélote paradoxal que je suis, même s’il l’ignore parfois, ou feint de l’ignorer, vit en son temps et non pas à l’époque homérique, et encore moins à Dublin en 1904. Je suis donc, pauvre hère, cet Ulysse prisonnier de sa Circée, ce monde qui chaque jour, sous nos yeux, se transforme en porcherie. Et si j’ai souvent fait appel à mon double homérique dans mes livres, c’est bien pour forcer les portes du temps, échapper à ce cauchemar dont on ne s’éveille pas. En vain, nous sommes les contemporains du retour féroce de la violence politique d’un siècle s’achevant par la guerre en Bosnie et le génocide au Rwanda et débutant par le 11 septembre 2001. Feindre de l’ignorer, ne nous permettra pas de regagner Ithaque pour autant ; s’y complaire, c’est se condamner soi-même à une vaine immortalité, promise par une Calypso aux charmes douteux, rendue folle par les vents furieux de l’Histoire. Seul Ulysse aux mille tours peut nous aider à regagner les rives où nous attend une chaste et belle Nausicaa. Pénélope, quant à elle, patientera encore près de son tapis de haute lisse.
Publié dans Essais, Littérature | Tagué 11 septembre, bosnie, calypso, ithaque, odyssée, rwanda, Salim Bachi, Ulysse | 2 Commentaires »





















