
I
La géographie parisienne est intime. Et si le cœur d’une ville change plus vite que l’âme d’un homme alors la mienne, inchangée, épouse celle de Paris. Je ne suis pourtant pas né à Paris. Je me sens comme l’homme adopté, en lisière de la cité, et qui se complaît dans cette marginalité. On ne peut pas être familier d’une ville comme on l’est d’une personne ; et je voyage pour me garder d’une telle tentation.
Paris n’est pas une géographie, c’est au mieux une estimation. Un espace mental qui se déploie dans le temps et l’espace. On pourrait dire la même chose de Rome, mais cette dernière « exhibe le cadavre de sa grand-mère » selon la formule de Joyce. Rien de tel avec Paris. Il faut plonger dans ses catacombes pour en cartographier les restes. Pour ma part, je n’ai jamais mis les pieds dans ses arènes. On dira ce que l’on voudra, mais Paris est une ville au présent qui se déploie dans le passé. Un passé plus aisément arpenté dans les romans de Balzac ou d’Hugo que dans ses lignes de métro comme le souhaiterait un livre à la mode.
Le métro parisien, cette conquête des profondeurs, explore le monde et délaisse l’intime. Wagram ou Bir Hakeim ne sont pas des histoires de Paris, ce sont les échos du monde qui grognent dans le ventre de la cité. D’ailleurs le livre en question se déploie en surface tant il peine à explorer l’univers que le profane réduit toujours à un plan. D’un métro à l’autre, je suis l’arpenteur des convulsions du temps, pensera le touriste en déambulation dans les couloirs de cet appareil digestif qui tente d’être à la fois une géographie, un livre d’histoire et un bottin mondain.
II
À ma connaissance, il n’existe pas de station Balzac. Oubli révélateur quand tant d’illustres inconnus parsèment la toile. On se demande si le grand écrivain, qui inscrivit Paris dans l’imaginaire de l’humanité, comme ces architectes les Pyramides pour la contemplation des siècles, n’avait pas désiré effacer son nom des pierres anciennes qui portent sa marque inaltérable. On oublie un peu trop vite que Paris est une fiction avant d’être une géographie. Voilà, je me répète, Hugo, qui a sa station, Balzac et Eugène Sue, qui n’ont rien, sont les véritables maîtres d’œuvre de ce monde que nous arpentons tous les jours. Sans eux, la Ville lumière n’existerait pas dans l’état de conservation que nous lui connaissons. On aurait sans doute rasé Notre-Dame pour en faire un parking. La Sainte-Chapelle n’aurait pas résisté aux appétits d’un professeur de lettres devenu président. Paris a bien été éventré par ce contempteur de Zola.
Je n’aime pas le métro, il est trop imparfait. À trop vouloir s’étendre sur tout, il se conduit mal. Et il en porte en lui tous les malheurs du monde.
III
J’ai raté la première rame. Me suis donc assis. D’autres voyageurs attendent. Aucun ne ressemble à son voisin. Le métro est le seul endroit où vous pouvez être sûr de voir tout ce que compte l’humanité. Un vieux noir parcourt la station. Il porte un manteau élimé et observe méticuleusement les structures en acier qui soutiennent la station et la portent dans les airs.
Le soleil explose sur les vitraux, se coule entre les poutres métalliques et vient rebondir sur les rails où un jeune garçon tente un numéro d’acrobate. Un voyageur l’interpelle. Il remonte sur le quai, fier de son exploit. Le vieux noir parcourt toujours la station en regardant le mariage de l’acier et du métal, de la force et de la permanence. Je m’extasie devant ce chef-d’œuvre d’ingéniosité. Le vieux noir doit penser la même chose. C’est certain.
Un jeune homme vient s’asseoir à mes côtés. J’ai la vague impression de l’avoir déjà vu. Il me ressemble. Comme un frère.
Le Livre des stations. Le grand Livre des stations.
Qui parle ? Moi ou lui ?
La voix poursuit, seule dans le jour éclatant. À chaque station son histoire, à chaque station ses espaces. Espèces infinies. Voyager dans le temps, chevaucher le long des steppes russes, plonger dans les forêts équatoriales, livrer bataille à Austerlitz, allez de Rome à Bicêtre sur les pas de Rainer Maria Rilke. Quel formidable traité d’histoire ferait un plan de métro soigneusement étudié.
Il poursuit.
Le vieux noir est comptable et arpenteur. Il mesure en quantité indéfinie la sueur, le sang et les morts qui ont présidé à l’élaboration du Livre des stations.
Comprends-tu ?
Non.
C’est pourtant bien simple. Ce qui t’extasie tant est le fruit de l’esclavage, de l’asservissement des autres peuples. Leurs richesses ont été transférées et transmuées en acier. Leurs alchimistes sont les plus célèbres et les plus doctes. Maintenant, ils nous font payer le billet de notre ancien état d’esclaves. C’est pourquoi le vieux arpente le quai.
Je comprends.
La nouvelle rame arrive. Elle s’arrête. Flux des voyageurs en direction des portes métalliques. Le train s’ébranle comme un vieux cheval.
Lente et certaine transformation des paysages urbains, le bleu se mêle au gris, les crêtes des toits commencent à danser, à danser autour du Livre des stations.
IV
Paris : lieux d’écritures, lieux de passage.
Je débarquais à Paris : j’étais jeune, naïf, mais je ne pensais plus qu’il fallait vivre intensément pour écrire. J’avais vécu autant qu’il est possible pour mon âge. J’avais traversé une guerre, spectateur de la sauvagerie des hommes, aimé à la folie comme ces héros de la geste des Arabes, Qays et Layla. J’avais brûlé mes dernières illusions comme on incendie de vieilles photos jaunies au soleil de la mémoire : j’étais en exil sur la terre. Je ne composais plus de poésie. Mais j’écrivais toujours dans une chambre, cette fois boulevard du Montparnasse, à quelques mètres de la rue Notre-Dame-des-Champs où se promenait Rainer Maria Rilke. À deux pas de la rue Campagne première où Aragon rejoignait Elsa dans ce petit hôtel dont j’ai oublié le nom.
J’y passais un an à écrire des nouvelles, à lire, à m’ennuyer. Je rentrai en Algérie.
Je me retrouvai dans ma chambre, devant une vieille Olivetti. Je tournai en rond comme un lion édenté. Une mouche dans une pièce close. Je me cognais contre les vitres et j’apercevais, au loin, le ciel bleu, là-bas, si loin, si proche. Les nuages qui passent. Là-bas… Les merveilleux nuages !
Je revins à Paris. Cité Universitaire, rue Dareau. Neuf mètres carrés. Une cellule. En un mois, j’y écrivis la première version du Chien d’Ulysse. Le mois suivant, je déménageai boulevard Jourdan. La chambre faisait à présent quinze mètre carrés. J’y rédigeais les cinq ou six versions successives du même livre pendant deux longues années.
Je quittai la cité U et m’installai rue des Rigoles, dans le vingtième. Un petit studio où j’apportai les dernières touches à mon manuscrit. Je l’envoyai à plusieurs éditeurs et il plut à l’un d’entre eux.
Je déménageai près du canal Saint-Martin. Toujours dans ma chambre, quelle manie ! J’écrivis trois autres livres. J’avais épuisé le lieu et les êtres qui m’habitaient, il me fallait partir à nouveau.
Je voyageai. Comme Frédéric Moreau.
Je m’en allais à Rome, viale Trinità dei Monti, sur le Pincio. Une chambre immense, avec mezzanine, cuisine et salle de bains. L’horreur pour un écrivain. J’y écrivais peu ou pas. Aujourd’hui, en Irlande, je vous écris pour vous dire encore une fois que la ville lumière traverse le temps et marque les jeunes hommes qui y débarquent pour rêver aux merveilleux nuages.
V
Paris, une fête introuvable.
Tout le monde a lu ou lira Paris est une fête d’Hemingway. Alors pourquoi en parler? Je ne sais pas : l’envie de partager un grand plaisir de lecture. Certains livres sont inépuisables tant ils recèlent de poésie et de tristesse.
Au lendemain de la première guerre, un jeune homme pouvait croiser à Paris tout ce qui comptait comme artistes : Picasso, Stein, Pascin, Pound, etc. Et surtout, aussi étrange que cela paraisse à présent en ces temps de méfiance et d’enfermement, il était admis en leur compagnie pour peu qu’il s’intéressât à l’art. On pouvait écrire et se loger pour rien en acceptant de sauter un ou deux repas dans la semaine. Rue de l’Odéon, Sylvia Beach et Adrienne Monnier vous prêtaient leurs livres et vous permettaient de rencontrer Joyce qui s’aveuglait en écrivant Finnegans Wake.
À lire Hemingway, il vous prend comme des morpions à l’âme. Paris semble une fête lointaine à présent, une planète dont une ne perçoit plus qu’un halo diffus. Faut-il y voir la mort annoncée de Paris ? Je ne parle pas de la ville physique, morne en dépit de ses splendeurs architecturales. Il n’est pas question ici de l’être matériel, mais de la dimension spirituelle d’une cité entendue comme un songe porté par des générations d’artistes.
VI
Paris est un songe. Comme la vie. Il ne faut pas l’oublier. Un rêve de romancier qui se délite chaque jour avec la mort des espérances. De nos jours, on ne vit plus à Paris, on n’y survit même plus. Un artiste ira à Berlin où il pourra se loger, se nourrir décemment et barbouiller à son aise dans de grands studios froids. Paris est maintenant une ville orgueilleuse, riche, pleine de morgue. Jamais elle n’a été tant menacée, figée dans son passé comme Venise où, pourtant, il me semble que le rêve ne se laisse pas capturer. Le Paris des artistes est une chimère à présent. De bons bourgeois et leurs familles ont investi les lieux où se réfugiaient des crève-la-faim lumineux.
À Montmartre, les ateliers ont été transformés en appartements pour des bourgeois illettrés. On ne lit plus, on n’aime rien, on achète des biens que l’on croit posséder et qui vous possèdent. On boit, on danse, mais le cœur n’y est plus. La vie parisienne ? un titre de magazine érotique, agrémenté de photographies en noir et blanc – des dames déshabillées et vaporeuses – que l’on laisse glisser dans le caniveau sans trop y penser. Cette imagerie d’Épinal captive les touristes américains, italiens et allemands. Le Paris enchanté de l’entre-deux guerres, ou du début du siècle surtout. Le Moulin Rouge, le Moulin de la Galette.
Je regarde, ébahi, les affiches de Lautrec. La Goulue meurt dans le caniveau. Syphilitique, elle perd ses dents et ses cheveux. Paris traité au mercure n’est plus que l’ombre d’une splendeur passée. Misère d’une courtisane que l’on visite encore mais qui ne fait plus bander.
VII
On a chassé la sorcière de Montmartre, vendu le passage entre l’avenue Junot et la rue Lepic où ce vieux rocher, en forme d’arbre foudroyé, marquait le territoire enchanté d’un village où les âmes des peintres s’accrochaient aux branches comme de petits papillons blancs. Nous avons chassé les pauvres pour faire place aux riches. À présent, ils sont entre eux, et hors-la-loi, personne n’ira le leur reprocher. Le peuple aux Barrières. On privatise la ville, on en fait un Disneyland où il faut glisser une pièce pour éclairer les lampions, lancer une musique idiote, tourner un manège d’acier où grincent les souvenirs anciens par un matin jaune citron.
On en veut plus se souvenir de Céline qui hante la rue Lepic dans une maison devenue boutique de bimbeloterie pour touristes. L’atelier de Picasso, place Ravignan, abrite les amours tarifées d’une comptable et d’un producteur. La clinique du docteur Blanche ouvre à nouveau ses portes. On y soigne les aphasiques d’aujourd’hui. Ils n’ont pas le génie de Nerval. Ils reflètent à merveille le néant contemporain. Pour exprimer la vie, il faut la tenir un peu en laisse, faire ce pas de côté nécessaire à l’art. On ne peut plus rien lorsqu’on patauge dedans.
VIII
On demande à Cocteau ce qu’il emporterait si sa maison brûlait, il répond : « Le feu ! »
Quittez Paris et n’oubliez pas le feu !
IX
Algérien, j’étais destiné à renaître ici. Je l’ai regretté parfois en longeant le bord de ce fleuve où furent jetés en un sac en Seine quatre cents compatriotes qui défilaient pour l’Indépendance. À présent, je l’accepte puisque la joie vient toujours après la peine. Ni Londres ni New-York, plus exotiques, ne m’aimantent comme Paris qui est pour moi une patrie immatérielle, une nation où surnagent des spectres concoctés dans la marmite de l’Histoire. Je me suis toujours senti étranger ici, mais chez moi. Ou chez moi à l’étranger. Je n’attends plus rien de cette ville qui ne m’a jamais rien donné. Le « À nous deux maintenant ! » de Rastignac, ne l’oublions pas, est lancé du Père-Lachaise. Balzac est un ironiste aussi puissant que Flaubert. La mise en garde est claire : les cimetières parisiens sont la seule conquête des ambitieux. Les grandes villes sont des nations qui engloutissent les hommes et les femmes. L’espèce ne survit qu’en gravant son nom au fronton des palais de la connaissance ou de l’Art.
Pour le créateur de la Comédie humaine, un Pierre Leroux est une plante plus importante que le Chardon des Illusions perdues, ce poète à heures perdues, gigolo mondain, soldat récalcitrant et marionnette de Vautrin. Bien entendu, on a oublié Pierre Leroux et le temps a rendu justice à Lucien de Rubempré. Encore un paradoxe littéraire : l’œuvre se joue de son créateur. Notre ambition est condamnée par avance à moins de se nommer Napoléon. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les actualités : un président d’opérette agite les médias dans tous les sens et pousse la chansonnette au point de l’épouser. Il peine à exister, il n’en restera rien. À nous deux, néant !
Frédéric Moreau est encore plus faible dans un Paris qui l’écrase de toute sa force d’ombre. Flaubert, souvent, peint la cité de nuit. Menaçante, obscure, elle ajoute de la noirceur à la confusion de l’époque. On prépare le grand massacre qui verra les illusions des uns et des autres mourir avec les fusillés de 1848. Alors, Paris dans tout cela ? Un décor tragique, indifférent, où, après la répression et la sauvagerie, se mettent en place les éléments dansants d’une opérette. C’est chez la « Turque » que l’on se tricote ses plus beaux souvenirs, nous confie Flaubert. On tiendra ainsi, en dépit de la Commune, de Verdun, jusqu’au à la fin de la seconde guerre mondiale. Et puis, rideau. Le voyage au bout de Paris, c’est vraiment terminé, on n’en peut plus, on n’en reparlera plus jamais.
X
La tour Eiffel, cette aimable bergère, regarde son troupeau du haut de sa solitude. Le siècle s’avance à peine, il émerge des brumes du XIXème et annonce, triomphal, les temps modernes. Celle qui devait un jour disparaître, déconstruite, s’enveloppe de mystère. La poésie lui confère une dignité. Des quatre coins du monde accourent ses adorateurs, ces émigrants en quête d’Argentine qui s’amassent dans la gare Saint-Lazare comme des lépreux. On marche dans les rues neuves, on s’accorde au zinc crasseux d’un bistrot, mais l’amour est là. On figera Paris à ce moment précis de son histoire. Et d’ailleurs, les touristes, pour une fois, ne s’y trompent pas : ils vont tous à Montmartre sur les traces de Picasso, Modigliani et Van Dongen avant de finir au Sacré-Cœur, délaissant Saint-Pierre, église sombre et intime, lieu vivant et battant, encore gorgé du sang de la passion.
L’image est prise, on ne l’effacera plus. Amélie Poulain la propagera encore. La fortune de ce film idiot n’est pas innocente. Dans l’imaginaire mondial, c’est le Paris 1900 qui s’impose, encore et pour toujours, avec le Sacré-Cœur en pendentif comme ces icônes que l’on vend dans les rues de Naples pour conjurer le mauvais sort. Avouons-le, les touristes ont raison pour une fois. La défaite de 70 est presque oubliée, la Grande guerre est encore lointaine, la grippe espagnole reste à inventer, et les demoiselles sont en Avignon : Paris ne brillera plus jamais de la même intensité. Picasso soulève pourtant le jupon du songe et dévoile la sanie et la maladie qui rongent la Beauté. À l’époque, personne ne veut voir la monstruosité ; elle se dérobe encore au point qu’un romancier, fils spirituel d’Amélie Poulain, y voit une imposture. On l’acclame, on le fête, on lui ouvre les portes de l’Académie. Pendant ce temps, les demoiselles dansent à New-York.
XI
On me dit, il n’y a peu, que l’Égypte dispose de l’éclairage public le plus éclatant du monde ; à Paris, celui-ci se raréfie, et les derniers lampions s’éteignent.
Salim Bachi, Nrf, mai 2011.