Publié en 2007, Le manifeste pour une littérature-monde se voulait une redéfinition aussi bien du champ littéraire francophone que du champ littéraire français. À l’origine, des écrivains de tous horizons, mais majoritairement « francophones », entendaient échapper à la fois au carcan littéraire français et parisien, ressenti comme exclusif et dominant, et à la sphère littéraire francophone qui semblait datée, marginale et entachée de présupposés liés à la décolonisation. Ils cherchaient à se défaire de ces deux aliénations et renverser les valeurs qui octroyaient, pensaient-ils, une prééminence à la « littérature française » aux dépends de la littérature dite francophone, pourtant plus vivace et plus riche selon eux, mais marginalisée par des institutions littéraires parisiennes en raison d’une mauvaise formulation, sorte de faute originelle et qu’il fallait donc expier en la rebaptisant. Pour se démarquer d’une quelconque origine géographique ou nationale, le manifeste a regroupé aussi bien des écrivains nés à l’étranger qu’en France dont la particularité était de dire ou de décrire le monde au travers de la langue française.
Par sa volonté donc de s’affranchir à tout prix de la marge et du centre, Le manifeste pour une littérature-monde n’a fait que renforcer les antagonismes, susciter la critique. D’une part, les tenants de la francophonie y ont vu une attaque frontale, une remise en question, voire une accusation qui leur semblait infondée et particulièrement injuste ; d’autre part, les sceptiques et les malveillants, une entreprise publicitaire ne servant qu’à revivifier l’ancienne littérature francophone puisque les écrivains associés à l’année de la francophonie en 2006 se retrouvaient être les principaux signataires du manifeste. De jeunes auteurs nés en France, quant à eux, ont pu se sentir exclus par le manifeste. Il leur semblait bien dire le monde à travers leurs écrits, sans aucun à priori, ni depuis aucune position de pouvoir.
Bien entendu, il ne faudrait surtout pas être naïf, et envers personne d’ailleurs. Dans la tradition littéraire française, un manifeste est une arme de guerre. Elle vise à déstabiliser ou à anéantir un adversaire. De cette manière, les surréalistes ont enterré une grande partie de la littérature du début du XXème siècle, au point que l’on n’ose à peine parler d’Anatole France aujourd’hui. Pour les signataires du manifeste pour une littérature-monde, hormis la référence au célèbre manifeste, l’adversaire semble insaisissable, flou. Il est à la fois au centre – « parisien » si l’on veut –, et à la périphérie « francophone », dotée, elle aussi, de ses instances de légitimation. Mais il n’en demeure pas moins un unique adversaire qui nous semble évident. Le monde, le sujet, le sens, l’histoire, en somme le « référent », auront été mis entre parenthèses ou en question par une génération de maîtres penseurs et d’écrivains pendant des décennies. Pour marquer une différence idéologique, le manifeste accueille une « jeune génération, débarrassée de l’ère du soupçon ». Or, le manifeste pour une littérature-monde prend sa distance avec la génération la plus exigeante en ce qui concerne la forme et ses possibilités. Pourquoi et dans quel but ?
À qui s’adresse donc le manifeste pour une littérature-monde ? À un public essentiellement universitaire ? Aux instances de légitimation parisiennes (jurys littéraires, académies, presse, éditeurs) ? Ou au grand public sommé de ne plus faire de différence et de « révolutionner » ses habitudes de consommation culturelle en privilégiant les écrivains du monde entier pour paraphraser une célèbre collection de l’éditeur chez qui le manifeste a été publié ? Peut-être aux trois catégories à la fois, un peu à la fortune du pot, ajouteront les plus moqueurs ou les plus cyniques.
Le propos du manifeste était-il de créer un état d’esprit proche de celui de la littérature du monde anglophone dont les écrivains ont connu une renommée mondiale qu’ils soient originaires du centre ou de la périphérie ? Le manifeste plaide pour « la formation d’une constellation (…), où la langue libérée de son pacte exclusif avec la nation, libre désormais de tout pouvoir autre que ceux de la poésie et de l’imaginaire, n’aura pour frontières que celles de l’esprit ». C’est un programme idéal pour un monde idéal où l’esprit règnerait et entrerait dans la logique de la globalisation. Une pléiade de grands hommes – de génies aurait dit plus simplement Goethe –, débarrassés de toute contingence, voyageant aussi vite que leurs œuvres. Or le monde, plus contrasté, ne se contente pas de déclarations idéales, et la langue est à la fois assujettie aux nations et dépend de leur rayonnement effectif ou relatif, comme elle dépend aussi des hommes qui la véhiculent ou en usent pour exercer leur puissance. Qui peut de nos jours prétendre traverser les frontières à sa guise? Malgré la logique de la globalisation, le monde est un monde de nations, de frontières, d’entraves. Où pouvons nous situer une ‘littérature-monde’ dans cette réalité ? Autant de questions qui méritent d’être soulevées.
La littérature-monde a-t-elle un avenir ?
2 novembre 2011 par Le Blog de Salim Bachi
